03 décembre 2019 - 16:10 |
à Abidjan

SARA 2019 - Yacouba Dembélé : dans la filière riz, on court derrière un lièvre plus rapide que nous

Vendredi après-midi, à la conférence riz organisé au Salon international de l'agriculture et des ressources animales (SARA) à Abidjan, le directeur-général de l'Agence pour le développement de la filière riz (Aderiz), Yacouba Dembele, ne mâchait pas ses mots suite au constat souligné par le directeur de cabinet du tout nouveau ministère de la Promotion de la riziculture : depuis cinq ans, la production de riz stagne en Côte d'Ivoire. Avant 2010, on était à 700 000 t et en 2018 à 1,3 Mt, mais on reste, peu ou prou, à ce seuil depuis 2015. On risque même de baisser un peu cette campagne. Ce qui, d'ailleurs, explique qu'un ministère à part entière soit dédié à cette filière dans le nouveau gouvernement d'Alassane Ouattara. Il faut, a dit le directeur de cabinet, faire face aux défis majeurs que sont l'eau, la variable climat, la faible utilisation d'intrants, la faible mécanisation, la faible transformation, le faible accès aux financement, l'absence de mécanisme régulateur. "Le Ministère veut inverser la tendance. Il faut une politique volontariste", a-t-il souligné.

Oui, rétorque le patron de l'Aderiz : on va parvenir à l'autosuffisance mais au préalable, il faut déjà parvenir à un développement durable de la filière. "On nous demande beaucoup de choses mais on oublie que le riz est une denrée de villes. La consommation augmente d'année en année. On court derrière un lièvre plus rapide que nous", a déclaré Yacouba Dembele. Il rappelle qu'en Côte d'Ivoire, on s'appuie sur le secteur privé pour développer la filière mais l'Etat doit jouer son rôle régalien. Il faut des usines et des usiniers,  des centres de semences car ceux existants sont très sollicités par les pays voisins; il dénonce que 6% seulement du crédit bancaire va à l'agriculture. "Il faut un maillage pour que le producteur se déplace le moins possible car transporter du paddy, c'est transporter un produit pauvre."

Vendredi matin, Yacouba Dembele  avait présenté le nouveau modèle de crédit agricole calqué sur le modèle japonais, et  qui "permet aux riziculteurs  d'avoir des intrants à travers un modèle  qui implique à la fois la micro finance, avec l'Union nationale des coopératives d'épargne et de crédit (Unacoopec), et une banque commerciale, Coris Bank. Tout ceci sera ravitaillé par un fonds de refinancement avec la GIZ qui, dans les trois mois, est prêt à mettre jusqu'à $ 60 millions à disposition."

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Yacouba Dembele, directeur général d'Aderiz, a bien voulu aller plus loin dans son analyse dans le cadre d'un entretien avec CommodAfrica au SARA.

Dans toute votre présentation, vous n'avez pas évoqué l'alternative du protectionnisme comme cadre pour développer la filière rizicole, comme le fait le Nigeria ? Or, le prix du riz vietnamien est très faible... C'est la fuite en avant ?

Non. En Afrique, vous avez deux pays qui s'aiment bien, qui se regardent, mais qui ont deux dispositions tout à fait différentes : c'est le Sénégal et la Côte d'Ivoire. Le Sénégal a un marché du riz protégé : si vous importez  X quantité de riz, on vous demande de commercialiser  X quantités de riz local. En Côte d'Ivoire, nous avons choisi le libéralisme total.  Car, d'une manière ou d'autre autre, une protection vous rattrape tôt ou tard. Il vaut mieux être dans les difficultés maintenant et trouver les solutions, augmenter la productivité, mettre en place des systèmes innovants pour que notre riz soit compétitif au même titre que les petits producteurs thaïlandais.  C'est très important pour nous. L'autre avantage que nous avons est que l'Ivoirien aime le riz produit chez lui. Au Sénégal, ils ont du riz brisé, c'est-à-dire qu'il faut produire, puis retravailler le riz pour le casser.

L'Ivoirien, quant à lui, aime le riz de la saison, le riz qui est mou, le riz qui sent bon et le riz qui après deux heures de préparation reste encore mou et peut donc être consommé bien après avoir été préparé. Des enquêtes distinctes sur l'ensemble  du marché ivoirien ont été conduites et sont arrivées aux mêmes conclusions :  le premier riz apprécié des Ivoiriens est une variété locale. Le riz importé n'est arrivé qu'en quatrième position. C'est un atout pour nous. A nous maintenant d'envahir le marché avec ce riz qui est aimé des Ivoiriens à un prix compétitif.

Mais si on regarde les autres filières, notamment le cacao, on se rend compte que même après des années d'une très belle performance ivoirienne, le cacaoculteur n'arrive pas à trouver son compte. D'où toutes les mesures qui sont prises ces derniers mois. Alors, cette course en avant pour atteindre un riz à un prix très compétitif face au riz importé permettra peut-être d'atteindre l'autosuffisance, de parvenir à de très bons rendements, mais le riziculteur va-t-il gagner sa vie ?

C'est une des directives de l'Etat. L'Etat nous dit  : 'même si vous parvenez à l'autosuffisance, si  le paddy ne s'achète pas à un prix rémunérateur pour le producteur, je ne suis pas d'accord avec vous.' On nous demande simultanément un riz de bonne qualité et en quantité, rémunérateur pour le producteur et dont le prix est accessible aux ménages ivoiriens. Nous sommes encadrés par ça.

Cela relève du miracle...

Non ! Quant nous avons rassemblé tous les acteurs, nous nous sommes rendus compte que nous produisons, sans marge, un riz à FCFA 289 (€ 0,44). Or, le riz sur le marché est à environ FCFA 400 (€ 0,61). Ensuite, on s'est dit : à quel autre riz pouvons-nous comparer le nôtre ? Au riz semi-luxe. Or, il existe au moins six variétés  de riz semi-luxe sur le marché (il y a le luxe, le semi-luxe, etc.). Le luxe représente 2% du marché, le semi-luxe 80% et le riz bas de gamme 18%.

Donc on a voulu se comparer au riz importé de même valeur. En ce faisant , on passerait de FCFA 289 à FCFA 400. Mais nous avons voulu nous arrêter à FCFA 370 (€ 0,56). Car, rappelons que le prix de FCFA 289 est un prix de riz brut, sans marge. Donc c'est une marge sur laquelle on peut jouer à tout moment, qu'on peut répartir entre les acteurs. On a même mis de l'argent de côté pour les questions de semences, etc.  On a vraiment une bonne marge parce qu'un de nos objectifs est d'aller vers la productivité, que chaque maillon de la filière fasse de la compression de charges pour avoir des marges suffisantes.

Avant, j'étais dans le palmier à huile. On produisait la tonne à FCFA 350, en Malaisie ils étaient à FCFA 275. Quand la  crise est arrivée, elle a touché tout le monde, même les Malaisiens. Les Malaisiens ont tout arrêté. Mais deux ans après, ils ont continué à produire car ils se sont dits que c'était la concurrence,  le marché international. Il faut produire à un niveau auquel le marché international ne va jamais venir. En fait, c'est ça notre objectif  et c'est comme ça qu'on peut réussir dans le village planétaire.

Les autorités poursuivent une politique de libéralisation depuis plusieurs années maintenant. Or, depuis 2015, la production stagne. Peut-on parler d'échec de cette politique ?

Non, car la stagnation vient d'où à votre avis ? La stagnation vient de l'accès aux financements. Il y a deux types de financements : les investissements qui sont réservés à l'Etat et tout ce qui est exploitation, et là on n'a pas besoin de l'Etat ! On se débrouille entre nous. On a trouvé la solution avec la mise en place de la contractualisation et un financement aligné. La première année, on a fait FCFA 690 millions (€ 1,05 million) avec 100% de remboursement. En fait, le paysan qui a besoin d'engrais, va voir un prestataire de service qui lui fournit une facture pro forma qu'il envoie à la structure de micro-crédit.  De suite, le compte du débiteur est débité pour créditer le compte du prestataire. A la récolte, quand le paysan vend à un usinier, ce dernier lui fait un bon que le paysan remettra à la banque -tout le monde est dans la même banque- qui créditera le compte du producteur et débitera le compte du transformateur. En fait, on a mis en place un système aligné. Ce sont nos amis japonais qui sont derrière nous et ils nous ont dit que ça marchait et de l'essayer. Et ça marche. Aujourd'hui, certains sont prêts à nous créer notre fonds de refinancement. C'est ce qu'il nous manque.

Il faut que les gens sachent se débrouiller sans recourir à l'Etat ou à d'autres. En fait, c'est notre bataille. Mais ça va être dur, je suis d'accord.

Mais au niveau mondial, regardez les Etats-Unis, l'UE, la Chine, maintenant le Nigeria, tout le monde a pratiqué une politique protectionniste en matière agricole...

Je suis d'accord. Le Nigeria a fermé sa frontière principalement à cause du riz de Côte d'Ivoire. Parce que le riz est importé et réexporté. Donc ce n'est pas un riz Cedeao. S'il venait de la Côte d'Ivoire, il n'y aurait pas de problème. Mais il n'est pas produit en Côte d'Ivoire, il n'y fait que transiter. Il est reconditionné en Côte d'Ivoire. C'est ça le problème du Nigeria. J'y suis allé plusieurs fois et ils nous ont bien attrapés, nous de Côte d'Ivoire, du Liberia, du Togo, du Bénin...ils ne veulent pas nous voir ! Mais ce n'est pas nous, ce sont les opérateurs privés, les commerçants ivoiriens qui ont acheté ce riz.

Donc, on doit aller ensemble pour solutionner ce problème. Nous, nous sommes faibles. On nous dit qu'il ne faut pas de subvention dans l'agriculture, mais il en faut. Or, on n'en aura pas mais on ne vas pas rester à pleurnicher. Il faut trouver des solutions. Au Sénégal, le gouvernement est derrière. Nous, on a demandé un fonds de garantie ; on n'a rien eu. Au Sénégal,  ils ont donné FCFA 8 milliards ($ 12,2 millions)... Nous, on souffre.

Alors, il faut une politique régionale...

Exactement, on était à une réunion de l'Uemoa et c'est ce qu'on leur a demandé : de mettre en place une politique sous-régionale. Car on s'est rendu compte que si chacun va à l'autosuffisance, que va-t-il se passer? Où allons-nous envoyer notre riz ? Qui va exporter où? Il faut qu'on mette en place une politique sous-régionale dans laquelle c'est l'ensemble de la sous-région qui va à l'autosuffisance .

Mais qu'est-ce qui freine ?

Les Africains sont d'accord sur tout sauf s'entraider ! Là on est en train de forcer les gouvernements pour qu'on y arrive. Le Mali, par exemple, a un million de terres irrigables donc il y a des Ivoiriens qui peuvent faire du riz et s'installer là-bas. Nous, nous sommes en train d'installer 7 centres de conditionnement de semences et on a pensé à eux. Parmi les 7 centres, celui de Korhogo produit pour la région de Korhogo mais est destiné  à produire la semence pour el Mali. Celui de Man est pour la région de Man et aussi pour le Liberia. Celui de Djenné, pour la région de Djenné et  pour la Guinée. Car déjà, ces pays là viennent prendre la semence chez nous. Donc nous nous préparons déjà à cette demande sous-régionale. Mais,  Madame, on ne veut plus pleurnicher....

 

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