05 janvier 2022 - 14:55 |

Sy Alain Traoré : « Grâce aux énergies renouvelables, les agriculteurs peuvent gagner en autonomie. »

Dans le cadre de notre Chronique Energies renouvelables & Agriculture en Afrique de l’Ouest, nous publions cette semaine l’interview de Sy Alain Traoré,  directeur Agriculture et développement rural à la Commission de la  Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Pour CommodAfrica, il revient sur les enjeux de la modernisation de l’agriculture en Afrique de l’Ouest et l’apport des énergies renouvelables.

Comment  les énergies renouvelables (EnR) peuvent-elles aider à la modernisation agricole en Afrique de l’Ouest ?

C’est une large question ! On peut l’aborder sous plusieurs angles. Je vais commencer par l’exhaure de l’eau. Quand un individu veut s’installer en tant qu’exploitant agricole moderne et ne souhaite pas dépendre de la pluie, il est obligé de faire un forage. Comme nous sommes dans des zones qui ne sont pas à 100 % électrifiées, ni connectées sur l’énergie conventionnelle, il est obligé de faire des systèmes d’exhaure de l’eau : soit il utilise la motricité humaine (ou pompe manuelle), soit il utilise la motricité animale, soit tout simplement il fait appel au soleil ou vent. La plupart du temps, les gens font appel à l’énergie solaire qui est une énergie abondante et disponible. Rien que pour l’aspect « exhaure de l’eau », l’utilisation des pompes solaires peut faire de l’irrigation, envoyer l’eau dans les châteaux (d’eau) et la redistribuer. Les énergies renouvelables sont sous aspect extrêmement utiles pour toute personne qui veut se tourner vers l’exploitation agricole moderne.

L’énergie solaire reste toutefois une voie extrêmement importante pour les systèmes d’irrigation.

Deuxièmement, les moto-pompes peuvent utiliser l’énergie solaire (au lieu du gasoil, du pétrole, de l’essence) pour recueillir l’eau des rivières et des fleuves à destination des périmètres irrigués. Mais, la puissance et la technologie ne sont pas encore totalement maitrisées… L’énergie solaire reste toutefois une voie extrêmement importante pour les systèmes d’irrigation. Pour les parcs à bétail en pleine brousse, nous avons besoin de l’eau et, encore une fois, on utilise l’énergie solaire pour pomper l’eau et l’envoyer dans différents systèmes de canaux de distribution.

Les énergies renouvelables permettent aussi la production de biogaz. Quand vous avez des systèmes de production de volailles, de poulets de chair ou de poules pondeuses, les déjections des volailles peuvent être utilisées pour faire du biogaz qui peut être utilisé dans la ferme, pour la cuisine, l’éclairage, les moto-pompes et dans bien d’autres usages encore. D’autres déchets organiques produisent aussi d’autres gaz (compost). Grâce aux énergies renouvelables, les agriculteurs peuvent gagner en autonomie.

Naturellement, on peut semer et attendre la pluie ! S’il pleut tant mieux, s’il ne pleut pas, tant pis…

Je vois les énergies renouvelables comme moyen pour moderniser l’agriculture. Naturellement, on peut semer et attendre la pluie ! S’il pleut tant mieux, s’il ne pleut pas, tant pis… Mais ce n’est pas la modernisation des systèmes de production agricole.

Vous avez peu parlé du développement des éoliennes pour l’exhaure de l’eau, pourquoi ?

C’est une technologie qui apparemment n’est pas encore bien connue en Afrique et que je ne maitrise pas bien. Mais je peux dire qu’en Afrique de l’Ouest, on a le soleil et on a le vent ! On a du vent tout le temps !

Quel pays vous semble le plus en avancé dans l’utilisation des énergies renouvelables dans l’agriculture ? Pourriez-vous évoquer un programme, une expérience, qui vous marque particulièrement ?

L’utilisation de l’énergie solaire est beaucoup plus grande dans les pays du Sahel : le Burkina, le Niger, le Mali, une bonne partie du Sénégal. Ces pays ont beaucoup utiliser l’énergie solaire pour l’exhaure de l’eau et pour irriguer. Mais ce sont souvent des utilisations individuelles dans des exploitations individuelles. Sur les grandes superficies, la technologie n’est actuellement pas maitrisée pour avoir la force nécessaire de pompage. Les technologies que j’ai vue jusqu’à maintenant ne semblent pas avoir les capacités de faire cela. Le pompage solaire reste encore limité et s’effectue encore à petite échelle.

Il y a actuellement en Côte d’Ivoire des programmes pour équiper les pompes manuelles de pompes solaires…

Oui, mais ces pompes sont destinées à l’alimentation humaine ! Naturellement aujourd’hui, il est évident que tout développeur moderne ne va pas donner des pompes à motricité humaine pour pomper de l’eau pour boire ! L’intelligence humaine est quand même arrivée à un niveau où on peut mettre 3 plaques solaires et faire pomper l’eau automatiquement. Nous avons mené cette bataille au niveau de la CEDEAO. Il y a 6 ans j’ai présenté un programme interdisant à toute ONG et à tout investisseur de faire des pompes à motricité humaine. Car il faut être quand même bien musclé, par les pieds ou par les mains, pour pomper de l’eau et sortir 20 litres !

un programme interdisant à toute ONG et à tout investisseur de faire des pompes à motricité humaine.

D’autant que ces pompes manuelles connaissent une usure rapide de leurs composants. Des pièces doivent être changée dans des localités souvent très reculées…

Oui ! On ne les change pas et vous avez un vaste cimetière de forages à motricité humaine en Afrique de l’Ouest. Cela fonctionne quelques mois et on abandonne… Et puis on a de nos jours la technologie ! Pourquoi utiliser la motricité humaine au lieu d’une énergie inépuisable comme le soleil ?

Pouvez-vous m’indiquer quelques grands programmes de la CEDEAO qui allient agriculture et EnR ?

Nous n’en avons pas en tant que tel. Nous avons des initiatives qui combinent plusieurs aspects : alimentation humaine, alimentation du bétail et petit périmètre maraicher. Les programmes consistent à faire des forages qui fonctionnent à partir de l’énergie solaire avec  le stockage de l’eau dans le château en volume variable (5000 à 10 000 m³, soit 2 tanks ou 3 tanks). De là, une partie porte sur l’alimentation humaine des communautés villageoises, une autre pour le bétail et la dernière pour un petit périmètre  de 1 à 2 hectares où des femmes font de la culture maraichère. Ces programmes sont très limités, mais c’est aussi lié à notre connaissance des technologies existantes. Donc nous n’avons pas de gros programmes, ni de stratégie globale qui allie significativement  « énergies renouvelables » et « agriculture ».

Si quelqu’un nous apportait une technologie adaptée, on irait sur des programmes de 5, 10, 15, 20 ou 100 hectares qui pourraient fonctionner à partir des énergies renouvelables !

Donc, ce n’est qu’une contrainte technologique ?

En tant que directeur, je ne vois pas d’autres contraintes. Si quelqu’un nous apportait une technologie adaptée, on irait sur des programmes de 5, 10, 15, 20 ou 100 hectares qui pourraient fonctionner à partir des énergies renouvelables !

Donc, ce n’est pas qu’une question de trouver un bailleur ou autre financeur ?

Non … Sur l’assainissement, l’eau, l’alimentation du bétail et les périmètres irrigués, nous travaillons sur fonds propres car il y a peu de bailleurs sur ces segments et les investissements ne sont pas si chers que ça ! Mais dès qu’on passe à une autre échelle, à plus de 5 hectares, je ne connais pas de technologies qui puissent concurrencer le diesel.

Finalement l’Afrique de l’Ouest voit émerger sur son territoire de gigantesques centrales solaires qui pourrait offrir aux Africains l’énergie nécessaire via le futur marché de l’électricité ? On s’attend donc à ce qu’il y ait de l’énergie -issues des EnR- qui soit destinée à l’agriculture ?

Ce serait la logique.  De  grands parcs éoliens ou solaires dont la première fonction est de produire de l’énergie et de l’électricité pour tout usage. Ensuite, il faut être capable de transporter cette énergie et de l’emmener dans les zones agricoles en milieu rural  afin qu’elle bénéficie aux producteurs individuels, aux maraichers, aux personnes vivant dans les fermes et à qui on devrait fournir des moteurs électriques (et non plus des moteurs à diesel et des moteurs à gasoil). En attendant, il faudrait encore qu’il y ait de grands parcs éoliens et solaires qui se multiplient sur le territoire. Ce n’est pas encore le cas ! Mais ça va se développer progressivement.

il faut être capable de transporter cette énergie et de l’emmener dans les zones agricoles en milieu rural  

Du reste, je constate qu’il n’y a pas beaucoup de parcs éoliens contrairement aux parcs solaires qui sont en train d’être développés. Cela sera-t-il suffisant pour libérer assez d’énergie ? Souvent le problème dans l’investissement ce n’est de produire de l’énergie, mais plutôt de la transporter là où les gens en ont besoin.

Le potentiel de biomasse en Afrique de l’Ouest est considérable. Quelle est la stratégie de la CEDEAO pour venir en aide aux agriculteurs, attirer les investisseurs et développer ces énergies sur le terrain ?

Franchement, nous n’en avons pas. On a tellement de priorités par ailleurs, des priorités encore plus complexes que celles-là. Cela fait partie des domaines de travail à investiguer mais nous n’avons pas actuellement une stratégie spécifique.

Une problématique centrale est la conservation des récoltes. On imagine l’utilisation des énergies renouvelables pour le séchage solaire et la chaine du froid pour éviter les pertes. On observe à Kigali l’ouverture d’un centre d’excellence pour former du personnel qualifié au développement de la chaîne du froid grâce aux énergies renouvelables. Peut-on imaginer des programmes similaires à l’avenir en Afrique de l’Ouest ? Ou peut-être que le développement de cette filière est seulement réservé au secteur privé ?

Cette partie « conservation, transformation » est essentielle dans l’utilisation des énergies renouvelables. Nous sommes en train de monter un dossier, par exemple, pour aider des femmes de Guinée Bissau à conserver le poisson qu’elles achètent aux pêcheurs qui reviennent de mer. Lorsqu’elles n’arrivent pas à vendre l’ensemble de leur poisson, elles sont obligées le de sécher à l’air libre au soleil ou d’utiliser des fours à bois pour le sécher. Or aujourd’hui, il existe des technologies de fours, de séchages, de conteneurs à froid développées à partir de l’énergie solaire. Il y a même aujourd’hui des technologies qui font de la glace à partir de l’énergie solaire et cela peut être très utile pour le poisson, pour l’abattage, pour ceux qui font du poulet de chair afin de le conserver le poulet sur une longue période. Même chose pour le poisson, etc. C’est une question sanitaire également…

Il en est de même lorsque vous faites de la transformation de fruits, de légumes. Il y a des choses qui se font à partir de l’énergie solaire dont les utilisations sont immenses et multiples ! Quand la technologie existe, l’investissement se fait une fois pour toute ! Il n’y a plus de factures d’électricité à payer régulièrement. Et c’est extrêmement important !

Quand la technologie existe, l’investissement se fait une fois pour toute ! Il n’y a plus de factures d’électricité à payer régulièrement.

On peut très bien imaginer que l’exemple du Centre du Rwanda fasse que demain nous ayons des centres de formation. Mais aujourd’hui, si des initiatives portées par les ONG et quelques centres écologiques existent je ne connais pas de plus grandes structures en la matière, gouvernementales, en Afrique de l’Ouest.

 

Filières: 
Secteurs: 
Matières premières: 
Non
Énergies renouvelables: 
Oui

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