06 octobre 2016 - 08:00 |
à Londres

Jean-Marc Anga, directeur exécutif Organisation internationale du cacao, septembre 2016

Cacao : les modèles africain et latino-américain s'opposent-ils ?

Les termes du débat sur le cacao évoluent. On ne parle plus tant de pénurie, de flambée de prix, d'Asiatiques qui se ruent sur le chocolat, mais davantage de météo, de modèles sociaux de culture, de transformation, de valeur ajoutée.

Tour d'horizon d'une journée riche en chiffres et en analyses, lors de Cocoa Market Outlook Conference organisée par l'Organisation internationale du cacao le 27 septembre dernier à Londres. Au cours de la journée, son directeur exécutif, Jean-Marc Anga, a livré à CommodAfrica une analyse exclusive (vidéo ci-contre) sur le parallèle à dresser entre l'Afrique et l'Amérique latine, ainsi que l'implication du déménagement de l'ICCO à Abidjan.

 

Grosso modo, au cours des 20 dernières années, le marché mondial du cacao a été plutôt équilibré, enregistrant 9 campagnes excédentaires et 11 déficitaires, a déclaré Jean-Marc Anga, directeur exécutif de l'ICCO qui a organisé la conférence Cocoa Market Outlook 2016/17 à Londres la semaine dernière. Un marché dynamique, en hausse de quelque 2,5% par an, tant coté offre que demande, et sur lequel l'Afrique prédomine avec 74% de la production mondiale sur la campagne 2015/16, ou encore 2,922 millions de tonnes (Mt) sur un total mondial de 3,973 Mt, a précisé Laurent Pipitone, directeur Economie et statistiques de l'ICCO (lire nos informations). L'Amérique latine arrive en seconde position, avec 644 00O t (16%) et l'Asie et l'Océanie avec 408 000 t ( 10%).

L'Afrique représente 74% de la production mondiale

La Côte d'Ivoire continue à surfer largement en tête même si sa production 2015/16 est en baisse de 226 000 t ou encore de 12% par rapport à la précédente, à environ 1,570 Mt contre 1,796 Mt. En cause, le phénomène météorologique El Niño mais surtout l'harmattan, le pire qui ait soufflé depuis 1984, selon Edward George, directeur de la Recherche d'Ecobank.

La baisse de production ivoirienne a été compensée en partie par la hausse de celle au Ghana, n°2 mondial, estimée à 775 000 t par le directeur général adjoint du Cocobod, Francis Oppong ; l'objectif pour 2016/17 serait de 850 000 t. La production au Cameroun en 2015/16 a augmenté de 16% mais celle au Nigeria est demeurée stable. Bref, globalement, en 2015/16, la récolte africaine a baissé de 7%, à 2,8 Mt, mais par rapport à une campagne record 2014/15, rappelle Edward George.

Un jour d'harmattan réduit de 1% la récolte intermédiaire

L'harmattan a fait des ravages mais surtout sur les récoltes intermédiaires, a constaté Laurent Souron d'Armajaro Research. Ce vent très sec, qui souffle traditionnellement de décembre à février, a persévéré cette année jusqu'à la mi- mars, impactant ces récoltes intermédiaires : en Côte d'Ivoire, le nombre de fèves aux 100 gr a atteint 240, soit le double du seuil autorisé par le Conseil du café cacao (CCC), ce qui d'ailleurs explique la baisse des volumes à l'exportation et la baisse des broyages nationaux cette dernière campagne. "Les récoltes intermédiaires en Côte d'Ivoire et au Ghana ont beaucoup augmenté au fil des années [de 120 000 t en 1994/95 à 528 000 t en 2014/15] mais avec de très fortes disparités donc elles sont difficiles à anticiper, à cause de l'harmattan", déclare Laurent Souron qui constate qu'un jour d'harmattan réduit la récolte intermédiaire d'environ 1% en Côte d'Ivoire.

Face aux défis de l'harmattan notamment, il devient important d'investir en Afrique de l'Ouest dans l'irrigation et surtout de pratiquer des plantations ombragées, l'ombre aidant à préserver l'humidité et développer des techniques climatiquement intelligentes, a rappelé Francis Oppong. Mais l'investissement se heurte au fait que la filière est âgée et donc peu entreprenante : le verger est vieux, les cacaoculteurs le sont aussi et les jeunes sont peu intéressés à prendre la relève.

La Niña, le facteur imprévisible de 2016/17

Mais sur 2016/17, Ecobank voit la production ouest-africaine -Côte d'Ivoire, Ghana, Nigeria- enregistrer un fort rebond. Ceci dit, la Niña demeure "la grande inconnue", selon Edward George. IL estime que la récolte ivoirienne pourrait bondir de 16%, à 1,75 Mt, le Ghana de 7% à 840 000 t et le Nigeria de 24% à 235 000 t. Seul le Cameroun aurait une performance décevante, en baisse de 10%.

L'Asie, en revanche, demeure un petit joueur dans la cour des producteurs, avec peu d'avenir, visiblement. On pensait que la croissance de production viendrait de là mais, en fait, elle a baissé, a souligné Laurent Pipitone. Une Asie qui se positionne nettement en transformateur, étant aujourd'hui importateur net de fèves mais exportateur net de beurre de cacao.

La cacaoculture "entrepreneuriale" de l'Amérique latine

L'Amérique latine, quant à elle, serait bel et bien l'étoile montante. Certes, ses volumes demeurent à des années lumière de ceux de l'Afrique, mais des pays comme l'Equateur et dans une moindre mesure le Chili ont résolument opté pour la cacaoculture entrepreneuriale : grandes plantations, rendements élevés, irrigation. Certes, la production en Equateur a été impactée cette année par El Niño et le champignon Monilia, ce qui l'a fait reculer de 15%, a souligné  Max Goetler de Cocoanext. "Bien que l'Amérique latine ne représente qu'un sixième de la production mondiale de cacao, elle est responsable de près de la moitié du déficit cette campagne 2015/16", déclare-t-il.  

Mais sur les 10 dernières années, l'Equateur a enregistré une croissance moyenne annuelle de 9% : il a produit 240 000 t en 2016 mais devrait atteindre 310 000 t en 2017 et 400 000 t en 2020; il ne produisait que 100 000 t en 2003. A noter que le pays exporte ses fèves essentiellement brutes et semble bien s'en porter :  23 000 t seulement, soit 10% de sa production totale, sont transformées localement. Le Chili, au contraire, consomme quasiment la moitié de sa production, qui est de 80 000 t actuellement et devrait atteindre 170 000 t d'ici 2020 (54 000 t en 2010), selon Max Goetler. Sa croissance annuelle de production est même supérieure à l'Equateur, de l'ordre de 11% par an.

La force du vrai entrepreneur

La force de l'Amérique latine, du moins de l'Equateur et du Chili car le Brésil est en perte de vitesse? Des cacaoculteurs qui sont de véritables entrepreneurs, investissant massivement dans leurs plantations qui, pour certaines d'entre elles, font plus de 100 000 ha. La moitié des superficies en Equateur est plantée en variété à haut rendement, le CCN51, qui atteint des rendements de 2,5 t/ha.

Un modèle pour l'Afrique ? Non, dit très clairement Edward George. Tout d'abord, le modèle latino-américain, très intensif, pratiquant plantation et monoculture, doit encore prouver sa viabilité. Il est encore trop tôt pour se prononcer. En tout état de cause, précise l'analyste d'Ecobank, il n'est pas souhaitable qu'il soit transposé tel quel car la cacaoculture en Afrique doit rester l'histoire de petits planteurs, très nombreux, car source d'emplois.

Ce qui ne signifie pas qu'on en peut pas y intégrer de la technologie. Au contraire. De nouveaux instruments peuvent être utilisés aujourd'hui, et le sont déjà via le téléphone mobile pour informer -même le planteur illettré- du moment où il faut appliquer des intrants, arroser, protéger les cultures, aiguiller lors des négociations de prix, etc. Des techniques qu'il faut rendre largement accessibles aux petits planteurs.

L'Asie devenue importatrice nette de fèves

La demande mondiale, quant à elle, a bien progressé toutes ces dernières années, tirée par les pays émergents. Mais depuis la crise financière de 2008, la croissance de la consommation s'est ralentie car le pouvoir d'achat a régressé : le chocolat est devenu trop cher. L'Asie, qui a été source de grands espoirs ces dernières années, en terme de relais de consommation puisque celle dans les pays consommateurs traditionnels stagnait, est maintenant source de préoccupation, a souligné Jean-Marc Anga.

On pensait, il y a quelques années, que l'Asie assurerait le relais de en terme de hausse de production alors, qu'en réalité, la région est devenue importatrice nette de fèves mais exportatrice nette de beurre. En 2014/15, l'Indonésie a été importatrice nette de 42 554 t de fèves mais exportatrice nette de pâte et liqueur (25 219 t), de poudre et tourteaux (139 611 t) et de beurre (119 066 t), a indiqué Laurent Pipitone.

La Côte d'Ivoire redeviendrait 1er broyeur mondial en 2016/17

En 2015/16, les broyages mondiaux -encore, curieusement, synonymes de "consommation"- ont été de 4,160 Mt (rappelons que la production mondiale est estimée à 3,973 Mt, par l'ICCO), dont 38% pour l'Europe et la Russie (1,589 Mt), 22% pour les Amériques (896 000 t) quasiment ex-æquo avec l'Asie et l'Océanie avec 21% (877 000 t), et l'Afrique à 19% (798 000 t).

La Côte d'Ivoire et les Pays-Bas jouent au coude à coude, avec 520 000 t broyées aux Pays -Bas en 2015/16 contre 510 000 t en Côte d'Ivoire, mais 508 000 t contre 558 000 t respectivement la campagne précédente, note Laurent Pipitone. A noter cette dernière campagne la hausse de l'Allemagne à 440 000 t (415 000 t en 2014/15), les Etats-Unis avec 410 000 t (400 000 t) et surtout l'Indonésie qui atteint 370 000 t en 2015/16 contre 335 000 t la campagne précédente.

Mais sur 2016/17, la Côte d'Ivoire devrait repasser devant les Pays-Bas et regagner son rang de 1er broyeur mondial, estime Carlos Mera, analyste matières premières chez Rabobank.

Les broyeurs ivoiriens doivent pouvoir s'approvisionner ailleurs

Pourquoi ce creux de vague des broyages ivoiriens en 2015/16 ? Du fait de l'harmattan, les fèves récoltées chez le n°1 mondial ont été de petite taille sur la récolte intermédiaire et par conséquent, n'ont pas pu être utilisées. Et c'est là que le bât blesse, selon Ecobank. Les broyeurs africains, contrairement aux broyeurs dans les pays consommateurs, ne sourcent leurs fèves que de leur propre pays. Ainsi, l'industrie de broyage en Côte d'Ivoire, si elle manque de fèves en quantité et en qualité, ne va pas en importer du Ghana ou du Nigeria ou d'ailleurs. Ainsi, lorsqu'il y a un problème d'approvisionnement dans leur pays, ils en pâtissent. Tandis que les industries dans les pays consommateurs jouent sur plusieurs marchés fournisseurs de fèves pour alimenter leurs usines.

En outre, l'Afrique ne va pas jusqu'au bout de la transformation. Une "opportunité ratée" jusqu'à présent, souligne Edward George. Car si la Côte d'Ivoire et le Ghana transforment, ils ne vont pas jusqu'au produit fini. L'Afrique se cantonne à la première transformation, en pâte et liqueur, et d'ailleurs représente aujourd'hui 44,8% de l'approvisionnement mondial. Mais l'Afrique s'arrête net devant le produit final : le continent ne fournit que 17% du beurre de cacao au plan mondial, 17,2% de la poudre et… ne fabrique que 1,5% du chocolat mondial.

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