07 janvier 2021 - 15:48 |

Aly Touré, président du Conseil de l'ICCO : que gagnent les producteurs de cacao à adhérer à ces organisations internationales ?

L’ambassadeur Aly Touré, représentant permanent de la Côte d’Ivoire auprès des Organisations de produits de base, a été élu le 18 décembre président du Conseil de l’Organisation internationale du cacao (ICCO) pour la campagne 2019/20 (lire nos informations du 21 décembre: L’Ivoirien Aly Touré nouveau président de l’International Cocoa Council).

Il s’agit de la plus haute instance décisionnelle de l’ICCO, chargée de déterminer la stratégie de l’Organisation, son programme et son budget ainsi que superviser sa politique financière. Rappelons que la Côte d’Ivoire est le premier producteur et exportateurs mondial de cacao et rivalise avec les Pays-Bas comme premier transformateur de fèves. Ces deux dernières années, la Côte d’Ivoire et le Ghana se sont entendus sur leurs politiques cacaoyères afin que le planteur puisse augmenter ses revenus, dans une démarche de durabilité de la filière.

Ce sera le cheval de bataille majeur d’Aly Touré durant sa mandature, comme il l’a expliqué ce matin à CommodAfrica. Il entend aussi accroître l’efficacité de l’Organisation et entamer un large débat avec le secteur privé afin que les pays producteurs puissent bénéficier, eux aussi, de ce marché du cacao et du chocolat particulièrement lucratif en aval de la chaîne. Aly Touré est également membre de nombreuses autres organisations de matières premières agricoles, notamment de la Copal dont la restructuration devrait aboutir d’ici la fin de l’année annonce-t-il, ce qui devrait accroître l'efficacité de ces initiatives.

 

Quel a été le dernier Ivoirien à la présidence du Conseil de l’ICCO ?

L’ICCO a été créé en 1973 sous les auspices des Nations Unies et, à ma connaissance, aucun Ivoirien n’avait encore occupé la présidence (1).

Selon le denier accord de l’ICCO qui date de 2010, la présidence du Conseil est tournante. Donc chaque année, un pays membre occupe la présidence. L’année passée, certains membres de l’Organisation ont estimé que, eu égard aux enjeux relatifs à la durabilité de l’économie cacaoyère, aux différents problématiques de déforestation, du travail des enfants et surtout du revenu des producteurs, j’étais la personne la mieux indiquée à présider le Conseil car je suis aussi porte-parole des pays producteurs de cacao. A partir de ce processus, des pays proposent des candidats et le Conseil approuve ou rejette. L’année dernière, c’était l’Union européenne qui présidait, donc le bloc des pays importateurs ; cette année, c'était au tour des exportateurs.

Vous mettez votre présidence sous le sceau de la défense du prix au producteur. Mais -et la question est récurrente- à partir du moment où le prix du cacao est fixé sur une bourse financière mondiale et que le prix du producteur notamment en Côte d’Ivoire et au Ghana, est lié au prix mondial, le combat n’est-il pas perdu d’avance ?

Non, c’est un combat de longue haleine et il n’est pas perdu. J’ai fait un certain nombre de propositions. Tout d’abord, il y a des faits qu’il faut qu’on sache. Sur $ 100 milliards de chiffre d’affaires que fait la chaine de valeur mondiale du cacao, moins de 6% revient au producteur. Au niveau des prix, si on revisite l’histoire, on voit qu’entre 1973 -année de création de l’ICCO- et 1975, la tonne de  cacao variait entre $ 6 000 et $ 8 000 ; en 1977, elle était à $ 15 000. Aujourd’hui, elle est à $ 2 500. Ça veut dire qu’il y a un problème.

Alors, certes, l’ICCO n’a pas vocation à fixer des prix -nous sommes sur la dynamique de l’offre et la demande- mais comme l’ICCO est une plateforme de discussion entre producteurs, consommateurs, secteur privé, ONG et multinationales, nous nous sommes dits que c’était le cadre idéal pour discuter et participer à toutes les initiatives. A l’ICCO, nous pensons que nous pouvons et nous devons trouver une solution si nous voulons assurer la durabilité de la filière cacao.

Alors, comment cela va-t-il se passer ? Des initiatives sont en cours comme le différentiel de revenu décent, le dialogue UE-Ghana-Côte d’Ivoire, une plateforme sur le cacao africain. Nous, nous souhaiterions que nos experts participent à ces initiatives pour que nos préoccupations soient prises en compte. On ne se fait pas d’illusion : on ne va pas changer le prix du cacao demain. Mais, au moins, on communique sur des problèmes.

Mais cela fait longtemps que ces sujets sont évoqués (2)…

Vous seriez étonnée : c’est la première fois que dans un plan stratégique de l’ICCO on parle du revenu du producteur et de la durabilité de la filière. Quand vous regardez les Accords, avant 73, avec le système des quotas, on ne parlait pas du prix sur le marché : on savait qui faisait quel volume de production. Mais depuis que nous sommes entrés dans la dynamique de l’offre et du marché, on n’a plus d’impact sur les prix. Les accords signés depuis lors excluent la dynamique des prix.

Dans le cadre de ma présidence, j’ai proposé par exemple un groupe de travail public-privé sur le cacao et l’organisation d’un forum des chefs d’entreprises et dirigeants mondiaux du cacao. J’ai proposé aussi au sein de l’ICCO un groupe de travail sur les prix internationaux, regroupant quelques membres de l’ICCO et les opérateurs du secteur privé les plus influents. Car j’estime qu’une coopération entre les Etats membres et le secteur privé est primordiale pour qu’on puisse trouver une solution durable.

Il existe déjà la Fondation mondiale du cacao (WCF) qui regroupe tous les grands acteurs. Or, l’ICCO fait partie de la grande famille onusienne où seuls les Etats siègent. Sauf à faire comme l’Organisation interafricaine du café (OIAC) et modifier les statuts pour inclure comme membres à part entière des entreprises (3), comment cela va-t-il vraiment changer, sauf à créer un dialogue avec la WCF mais qui existe déjà ?

Oui, je suis en contact avec la Fondation dont le président, Richard Scobey, m’a appelé pour me féliciter. Au niveau de l’ICCO, la Commission consultative pour l’économie cacaoyère durable regroupe les structures techniques nationales (Conseil du café-cacao ivoirien, Ghana Cocoa Board, etc.), les multinationales (Hershey, Mars, Cadbury, etc.), les ONG et les Etats membres.

Pour la première fois, nous organisons le 27 janvier une session spéciale sur le living income (LID, différentiel de revenu décent) pour dégager des tendances. Et cela tombe bien car l’Accord internationalde 2010, entrée en vigueur en 2012, expire en 2022. Nous sommes en train, actuellement, d’amender l’accord de 2010. A la faveur des discussions que nous aurons en janvier, peut-être qu’une proposition comme celle d’intégrer comme membre le secteur privé sera la bienvenue. Comme c’est une organisation inter-gouvernementale, peut-être faudra-t-il élargir l’Accord pour les accueillir comme des membres à part entière.

Les Etats membres ont une préoccupation : ils ne souhaiteraient pas que le privé étouffe l’ICCO avec leur pouvoir. Donc, ils sont très frileux lorsqu’on parle de ce sujet. Mais je pense que c’est une piste à explorer.

Concernant les prix, dans l’interview que vous avez accordé à notre confrère Fraternité Matin paru hier, vous dites qu’une des priorités "est l’amélioration du cadre de suivi et d’évaluation de l’Agenda global du cacao en utilisant le prix FOB au lieu de mesurer le prix à la production en pourcentage du prix FOB". Et vous rajoutez la question de la transparence du marché à terme. Pouvez-vous revenir sur ces aspects un peu techniques, notamment s’agissant du prix FOB ?

C’est une des préoccupations du Collège des producteurs de l’ICCO. Ce sont les instruments de mesure. Certains Etats membres ont souhaité que ces éléments soient inclus dans le nouvel Accord que nous sommes en train de négocier. Les pays consommateurs ont des réticences donc nous ne sommes pas encore allés plus loin. Mais j’organise prochainement la réunion du Collège des producteurs et nous allons voir comment avancer.

Comme tous les pays producteurs n’ont pas le même système de prix au producteur -même en Afrique entre la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Cameroun et le Nigeria, d’ailleurs la position commune Côte d’Ivoire-Ghana est récente- comment dégager une véritable force de proposition commune face aux consommateurs ?

Ce sujet est tout à fait pertinent. Mais nous n’en discutons pas au sein de l’ICCO mais au sein de l’Alliance des pays producteurs de cacao (Copal) qui est composé de six pays. Comme vous le savez, la Copal est sous restructuration profonde et elle devrait être opérationnelle d’ici la fin de l’année. En tant que président du Comité de restructuration, j’ai terminé mon travail et j’ai soumis des propositions aux autorités compétentes. Nous sommes en train de travailler sur l’harmonisation des systèmes.

Il y a aussi le sujet de transparence du marché à terme, ce qui permet d’évoquer l’Agenda global. Depuis 2012, chaque année, nous faisons la Conférence mondiale sur le cacao ; la première s’est tenue à Abidjan. Chaque deux ans, il y a une conférence mondiale. On a décidé de mettre en place un comité de suivi et d’évaluation de l’impact de cette conférence mondiale sur la vie des producteurs.

Une année, ce n’est pas beaucoup pour une présidence… Alors quelles sont vos priorités calendaires et thématiques sur ces 12 prochains mois ?

Il y a des préoccupations au niveau de la chaîne de valeur du cacao. Nous avons commencé à organiser des tables rondes au sein de l’ICCO et nous avons fait, à un moment, le point de ces tables rondes : cela n’a rien donné… Ensuite, nous avons commencé à organiser les conférences mondiales du cacao depuis 2012 : les producteurs ne sont toujours pas satisfaits… Ensuite, nous avons organisé des séances de travail au sein de la Commission consultative pour l’économie cacaoyère durable : les producteurs ne sont toujours pas satisfaits.

Donc, nous avons, dans des négociations difficiles, pu insérer dans le programme d’action stratégique 2019-2024 la question prioritaire du revenu des producteurs. Je pense que c’est une victoire ! Dès l’instant où les consommateurs acceptent -pour une fois -qu’on puisse mettre le prix au producteur au sein d’un plan d’actions stratégiques de l’ICCO, ça veut dire que tout le monde à conscience qu’il y a un problème et qu’il faut qu’on en parle.

Comme je suis porte-parole de pays producteurs, je parle régulièrement avec l’Union européenne, la Russie et la Suisse et je constate qu’ils sont dans de bonnes dispositions pour qu’on avance sur l’amélioration du niveau de revenu des producteurs et comment on peut travailler ensemble pour qu’on puisse créer une durabilité de la filière.

Bien entendu, on parlera avec les pays consommateurs du prix mais aussi avec les pays producteurs on parlera de promotion de la consommation, de la transformation, du cacao dans les pays d’origine, de la déforestation, entre autres sujets.

Je pense qu’avec les propositions que j’ai faites sur les deux groupes de travail à l’ICCO, que je vais d’ailleurs soumettre au prochain Conseil, j’ai pu faire des consultations informelles, je pense que cela ne pose pas de problème. Quels résultats cela va donner est une autre question !

A la fin de l’année, que voulez-vous avoir accompli prioritairement ?

Les pays consommateurs, à mon avis, sont prêts à discuter des conditions de vie des producteurs. Tout le monde, y compris la World Cocoa Foundation, est consciente que si on ne traite pas ce dossier avec courage et bonne foi, à un moment donné cela va être compliqué. Si on prend les pays latino-américains, si on ne créé pas les conditions pour que les gens vivent mieux avec le café ou le cacao, ils feront de la cocaïne. C’est la réalité. En Afrique comme en Asie, si on ne fait pas quelque chose, ce sera la révolution. Les pays consommateurs l’ont compris.

Il y a des marges de manœuvre pour améliorer les prix sur le marché international, sans que quelqu’un perde la face. Mais, continuer à vivre comme ça, où le paysan n’arrive plus à vivre de manière décente de son travail, devient compliqué. Et la pression n’est plus tenable. J’ai demandé de mettre en place un comité de suivi pour voir l’impact des conférences mondiales du cacao sur les économies des pays producteurs car, de retour en Côte d’Ivoire, les producteurs demandent ce que cette conférence a changé dans leur vie…. On dépense beaucoup d’argent pour peu ou pas de résultat. La Côte d’Ivoire est un des plus gros contributeurs de l’ICCO avec l’UE, et il faut pouvoir répondre à la question : qu’est-ce que la Côte d’Ivoire et ses producteurs gagnent à adhérer à ces organisations internationales ?

Par exemple, le Fonds commun pour les produits de base est un organisme inter-gouvernemental dont le siège se trouve à Amsterdam. J’en ai d’ailleurs assuré la présidence en tant que président du Conseil des gouverneurs. On a fait une réforme : avant, le Fonds commun faisait des dons aux pays producteurs pour développer leurs produits de base ; depuis sa réforme il y a 4 ou 5 ans, ce sont des prêts et non plus des dons. D’autre part, le Fonds n’est plus obligé de passer par les organisations internationales de produits de base -OIC, ICCO, etc- pour réaliser des projets. Ceci a diminué la pertinence des organisations internationales de produits. J’ai donc dit à l’ICCO qu’il faut adapter l’organisation aux contextes.

D’autre part, si vous prenez un pays comme le Brésil qui est à la fois premier producteur mondial de café et premier consommateur, ils non pas les problèmes que nous nous avons sur le marché international ; ils n’ont pas de problème de prix. Donc on connait la solution ! En même temps qu’il faut s’asseoir pour trouver des mécanismes consensuels sur les prix, il faut aussi dire aux pays producteurs de se lancer dans la transformation et la promotion de la consommation. Car, étant donné que les pays consommateurs traditionnels sont saturés en termes de consommation, il faut se tourner vers les marchés émergents. Nous allons faire des missions en Russie et en Chine pour une campagne générique du chocolat.

Sous votre présidence, les Etats-Unis vont-ils intégrer l’ICCO ?

Je compte faire une offensive pour les inviter à y adhérer si possible. J’attends l’investiture du nouveau Président.

 

(1) Rappelons qu’un autre Ivoirien, Jean-Marc Anga, a été directeur exécutif de l’ICCO de 2010 à 2018. C’est sous son mandat que le siège de l’organisation a déménagé de Londres à Abidjan (lire entre autres articles sur CommodAfrica sur le sujet Jean-Marc Anga de l'ICCO : 2017 a été une année très difficile pour le cacao)

(2) Le cacao à Berlin : financer la durabilité par la TVA des pays consommateurs

(3) Lire notre interview du secrétaire général de l'OIAC, Frederick Kawuma : Frederick Kawuma laisse à son successeur à la tête de l’OIAC un nouvel accord café pour l’Afrique

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