07 juillet 2009 - 11:22 |

L’intégration économique régionale est-elle la solution pour l’Afrique ? La Cnuced le pense...

Norbert Lebalé : les forces d’attraction plus fortes que les forces de répulsion

La Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement (Cnuced) gonfle les rangs de tous ceux qui prônent l’intégration régionale et sous-régionale africaine comme une des meilleures (des seules ?) solutions actuelles au développement de l’Afrique. Norbert Lebalé, économiste à la Cnuced et co-auteur du dernier Rapport 2009 sur le développement économique en Afrique, intitulé « Renforcer l’intégration économique régionale pour le développement de l’Afrique », l’a expliqué dernièrement à Paris. Une analyse d’Eléna Despatureaux

Face à la crise et à la nouvelle donne internationale qui en découle, que propose la Cnuced comme solution aux faiblesses structurelles qui depuis longtemps minent les économies africaines ? L’intégration régionale. Certes, la solution n’a rien de bien novateur, mais le contexte économique actuel modifie quelque peu les perspectives. En effet, la crise financière actuelle exige une nouvelle approche de développement et l’Afrique est trop fragmentée pour affronter la concurrence.
Comment insuffler un dynamisme nouveau au régionalisme africain dont on parle depuis des décennies ? En améliorant l’infrastructure régionale, en harmonisant les politiques, en augmentant les investissements internationaux et continentaux, en facilitant la mobilité de la main-d’œuvre, selon Norbert Lebalé, économiste à la Cnuced. L’intégration régionale pourrait renforcer les économies du continent et les rendre plus résilientes, susciter une diversification économique tant attendue, susciter les mutations structurelles et le développement technologique, souligne le Rapport 2009 sur le développement économique en Afrique qui a d’ailleurs fait du renforcement de l’intégration régionale son titre.

Du « pôle commercial » au « pôle de développement »
Les efforts d’intégration par le lancement de projets régionaux dès les années 60, n’ont pas été à la hauteur des espérances. Entre les années 60 et 80, il y a eu plus de 200 initiatives intergouvernementales de coopération économique multisectorielle, ainsi que plus de 120 initiatives bilatérales ou multilatérales pour des secteurs uniques, tels que le partenariat avec l’Europe à travers des Accords de partenariat économique (APE, en 2000).
Cependant, le marché africain par lui-même demeure le plus morcelé. Les pays africains n’exportent qu’environ 25% de leurs produits sur leurs marchés régionaux, d’où le formidable potentiel de croissance. D’autant plus que, bien évidemment, le commerce informel n’est pas comptabilisé. Dans chaque région, on constate quelques pays influents tels que l’Afrique du Sud, ce qui sous-entend l’existence de « pôles commerciaux » qui pourraient devenir des « pôles de développement ». En outre, plus des trois quarts des échanges commerciaux intra-africains s’effectuent au sein des accords commerciaux régionaux (ACR) : il faut donc en tirer profit pour développer le commerce intra-africain, suggère la Cnuced et privilégier les accords d’investissements régionaux plutôt que bilatéraux.
Des échanges commerciaux africains d’autant plus intéressants qu’ils sont beaucoup plus diversifiés(les produits manufacturés prédominent) que les exportations africaines vers le reste du monde, qui ne portent quasiment que sur des produits primaires.
Pourquoi le commerce intra-africain est-il donc si faible ? Norbert Lebalé explique cela en termes de « forces d’attraction » s’opposant aux « forces de répulsion ». Les « forces d’attraction » sont beaucoup plus faibles que les « forces de répulsion », comme la faiblesse handicapante des infrastructures. Il est difficile d’agir à travers les politiques sur les forces qui attirent le commerce, tandis que les forces qui freinent l’expansion des échanges intra-africain majorent de suite les coûts commerciaux.

Renforcer les infrastructures matérielles
L’Afrique souffre de faiblesses structurelles. En effet, le manque d’infrastructures matérielles et institutionnelles est le principal obstacle au développement du commerce et de l’investissement sur le continent africain. C’est pourquoi, l’Afrique enregistre seulement 9% du total des flux commerciaux internationaux et 13% du total mondial des entrées officielles d’investissements étrangers directs, face à 68% et 71% en Europe. Ces chiffres sont toutefois inférieurs à la réalité car ils n’incluent pas les échanges informels.
Mais, en la matière, le moindre effort est récompensé. Un investissement de $32 milliards dans le principal réseau routier intra-africain permettrait de générer des recettes commerciales de l’ordre de $250 milliards en quinze ans, selon les calculs de la Cnuced. De même, le commerce au sein de l’Union économique et monétaire ouest africaine (UEMOA) triplerait si toutes les routes nationales reliant les pays membres entre eux étaient goudronnées. Par exemple, en revêtant en dur la route qui relie le Mali au Sénégal ou celle qui relie la Côte d’Ivoire au Sénégal, les échanges commerciaux seraient multipliés respectivement par quatre et par deux.
Mais comment financer de tels aménagements nécessairement très coûteux ? Par une planification au niveau supranational et par la mise en commun des ressources nécessaires au financement des projets régionaux revêtant une importance prioritaire.

… et immatérielles
Pour que l’intégration soit complète, il faudra que l’amélioration des infrastructures matérielles se double d’une amélioration des infrastructures immatérielles, et plus précisément d’une harmonisation des politiques au niveau régional, des mesures de facilitation du commerce, d’une amélioration des procédures à la frontière et de l’adoption de politiques nationales qui favorisent l’intégration au lieu de la freiner. La mise en commun des ressources et les économies d’échelle permettraient aux pays africains de participer plus efficacement à l’économie mondiale, notamment dans le contexte de la crise économique actuelle.
La carte que le secteur financier doit jouer pour faciliter l’investissement est majeur. Là encore, la situation africaine a beaucoup changé, notamment en Afrique de l’Ouest avec le développement de banques régionales dynamiques. Notamment, le système bancaire au Nigeria est devenu un système stable et vigoureux qui peut désormais faire des investissements à l’étranger.

De nouveaux enjeux
Le commerce des services, la mobilité de la main-d’œuvre et les migrations entre pays africains sont de nouveaux enjeux, qui ne figuraient pas dans les accords intra-régionaux signés dans les années 60. Les services constituent des sources non négligeables de recettes pour beaucoup de pays africains, particulièrement dans des secteurs comme le tourisme, le bâtiment, les ports et les services de transport, les télécommunications, des services dits «aux producteurs » qui représentent des intrants pour d’autres activités économiques. Le rapport de la CNUCED plaide ainsi pour qu’une attention accrue soit accordée à la mise en place d’un secteur des services performant en Afrique.
La plupart des accords d’intégration régionale africains contiennent des dispositions sur la libre circulation des personnes et sur le droit de résidence, mais ces dispositions restent mal appliquées. Selon N. Lebalé, il faut adopter un « agenda positif » afin d’impulser le développement et avoir une approche commune à l’intérieur de l’Afrique, mais aussi avec les partenaires extérieurs.
En outre, la mobilité limitée de la main-d’œuvre au-delà des frontières nationales est une contrainte pour l’intégration régionale car des régions au fort potentiel de production manquent de main-d’œuvre. Il convient également de faire preuve d’une volonté politique plus forte pour vaincre les groupes de pression nationaux qui s’opposent à cette forme d’intégration, ce qui passera peut-être par la modification et l’harmonisation des législations nationales et des codes de l’investissement.
Au journaliste qui l’interroge sur le volontarisme politique, N. Lebalé est formel : « Tout le monde est d’accord pour participer à l’intégration en Afrique ! » Selon lui, le problème ne vient pas tant du manque de volonté politique que des obstacles structurels.

L’intégration régionale, une réponse sur le long terme ?
L’intégration régionale en Afrique peut apparaître comme une solution durable pour le développement, mais sa gestation est lente et difficile. Elle évoluera en fonction de l’issue des négociations de Doha, qui visent à établir un nouveau cadre pour le système commercial mondial. L’intégration régionale sera aussi affectée par la restructuration des relations entre le groupe ACP et l’Union européenne prévue dans les négociations sur les APE, ainsi que par l’établissement de nouvelles relations économiques bilatérales, en particulier avec les nouveaux pays émergents.
On ne sait pas encore si la crise mondiale actuelle sera un levier pour l’intégration régionale et favorisera l’échange panafricain ou si, au contraire, elle engendrera une ouverture plus forte vers l’extérieur, notamment un partenariat plus étroit avec la Chine. L’intégration régionale n’est pas une fin en soi ; elle devrait plutôt être considérée comme un premier pas vers la création d’un climat propice aux investissements et à la compétitivité à l’exportation.

Eléna Despatureaux, Commodafrica

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