10 mars 2009 - 19:32 |

Hamath Sall : « La mécanisation agricole est devenue incontournable » au Sénégal

Priorité à la mécanisation agricole, a déclaré le ministre sénégalais Hamath Sall au Salon International de l’Agriculture de Paris

(09/03/09)

Il faut repenser les stratégies agricoles, intégrer la notion d’urgence dans certaines solutions à apporter et donner les moyens financier et en matériel aux agriculteurs pour mécaniser leur travail, a expliqué Hamath Sall, ministre de l’ Agriculture du Sénégal, le 26 février 2009, au Salon International de l’Agriculture de Paris, où le Sénégal avait un stand important.

Quelle est votre analyse de la baisse des prix des matières premières ?
Les prix des matières premières des produits agricoles, alimentaires en particulier, baissent. Néanmoins, au regard des informations de la FAO sur l’état des stocks, on peut penser que ce n’est peut-être pas un phénomène durable. Il ne convient pas de baisser la garde. Les initiatives prises pour sécuriser l’approvisionnement domestique, en tous les cas sénégalais, doivent non seulement être consolidées mais aussi renforcés afin de parvenir à cette sécurité, cette souveraineté alimentaire.

Quels sont les produits les plus affectés au Sénégal ?
L’arachide a été assez durement affectée. C’est la principale culture de rente du pays et il joue également un rôle important dans notre commerce extérieur. Entre les mois de juillet et janvier, on a constaté une baisse assez importante des prix de l’huile brute sur le marché international. Le coton également a été affecté. Il y a eu une détente sur les produits alimentaires importés, le riz en particulier. C’est là où il convient de ne pas baisser la garde et de poursuivre les efforts pour arriver à satisfaire le marché domestique à partir de la production locale.

Le moment n’est-il pas venu de joindre les efforts entre membres de l’Uemoa et de la Cedeao ?
Probablement. On est tous dans des dispositions très positives. J’ai eu des entretiens ici, au salon de l’Agriculture, avec mon frère et ami le ministre malien de l’Agriculture avec lequel nous échangeons beaucoup. On s’est entendu sur une démarche pour arriver au sein de l’OMVS, de l’UEmao et de la Cedeao à développer des échanges qui permettent d’opérationnaliser tous ces cadres de mise en cohérence des politiques agricoles. Un certain nombre de dispositions, d’actes, de résolutions sont pris dans ce sens, mais on se rend compte qu’en terme de mise en œuvre, pratique, des choses sont à faire. Dans les mois à venir, nous allons nous attacher à mettre en œuvre, sur le terrain, de façon pratique, toutes ces dispositions afin d’aller vers plus de cohérence dans les politiques agricoles.

« L’agriculture doit être repositionnée
au sein de l’OMVS »

Pouvez-vous être plus précis ?
Au sein de la Cedeao et de l’Union africaine, un ensemble d’actes est pris et ils vont dans le sens d’une plus grande cohérence des politiques agricoles en Afrique. Ce ne sont pas des subventions. C’est tout ce qui concerne la politique agricole, les dispositions, les stratégies de développement agricole dans nos différents pays. Mais cela ne suffit pas : encore faut-il les mettre en œuvre. C’est là où ça pêche jusqu’à présent.
Prenez le cas de l’OMVS. Lorsqu’on a mis en place l’Organisation de la mise en valeur du fleuve Sénégal, au début des années 70, l’objectif était l’autosuffisance alimentaire. Puis, on a fait des barrages et on n’a plus parlé d’autosuffisance alimentaire. On est allé vers ce que j’appelle « la dérive énergéticienne » : on ne s’est plus occupé que d’hydro électricité. Comme si les barrages suffisaient pour nous conduire tranquillement vers l’autosuffisance. Or les barrages, la maîtrise de l’eau, sont essentiels, mais il y a tout le reste. On constate aujourd’hui, par exemple, des déficits énormes en matière d’aménagement.
Ainsi, l’agriculture doit être repositionnée au sein du projet OMVS pour que nos pays disposent de l’accompagnement pour affronter tous les aspects qui nous permettront de valoriser les barrages : les aménagements hydro agricoles, les politiques semencières, les politiques d’accompagnement comme la lutte contre les déprédateurs, les oiseaux qui sont devenus ces dernières années un frein essentiel de la production rizicole, la formation, l’appui au financement. Ce sont des chantiers dont l’OMVS est aujourd’hui absente et nous pensons que même si elle est présente, c’est dans une mesure qui ne nous satisfait pas. Nous devons donc reparler de tout ceci ensemble.

Des bailleurs,
« les réponses ne sont pas toujours venues au bon moment »

Les bailleurs de fonds reviennent à l’agriculture. Le ressentez-vous ?
Oui, tout à fait. La crise telle qu’on la vécue en 2007 et partiellement en 2008 a permis à certaines institutions de faire leur mea culpa. Je pense en particulier à la Banque mondiale qui a reconnu probablement que ce n’était pas une démarche porteuse que de s’éloigner ainsi de l’agriculture. Et c’est une bonne chose.
Nous observons effectivement un intérêt croissant de tous ces bailleurs pour l’agriculture. Des mesures concrètes ont été mises en place pour aider à passer ce cap difficile de la précarité alimentaire telle qu’on la connue en 2007 et 2008. Mais les réponses ne sont pas toujours venues au bon moment. Je prends l’exemple de la Goana (Grande offensive agricole pour la nourriture et l’abondance) que nous avons lancée en avril 2008. Au Sénégal, apporter des semences à un agriculteur au mois de mai ou juin, c’est effectivement lui donner les moyens pour produire. Mais si vous lui apportez des intrants en septembre, cela n’a aucune utilité pour lui. Il faut faire les choses au bon moment.
Avec la Goana, il y a eu un appui moral, la volonté de soutenir l’agriculture. Mais les institutions ont buté sur les procédures. C’est pourquoi nous disons aux bailleurs qu’il faut questionner la façon dont les projets agricoles sont envisagés, les procédures en place. L’urgence fait partie de la réalité et ils doivent avoir des dispositifs pour y faire face.

Et vous, que faites-vous ?
L’année dernière, nous avons fait des avancées importantes pour rendre disponible à temps les intrants. Nous avons commencé à mettre les intrants en place le 3 mai en commençant par le tiers sud du pays ; nous sommes allés vers le Nord suivant le rythme d’installation de l’hivernage. Des progrès importants ont donc été faits.
Nous avons évalué tout cela et avons identifié des pistes d’amélioration. Parmi celles-ci figurent les routes : dans certaines zones, dès les premières pluies, elles deviennent impraticables. J’ai dit que pour la prochaine campagne, nous devons privilégier les zones que nous savons inaccessibles dès les premières pluies. On apportera les instants en urgence dans les régions de Ziguinchor, de Tambacounda et de Kolda car c’est là que commence l’hivernage.

« La mécanisation est devenue incontournable »

Quid de la mécanisation de l’agriculture ?
La mécanisation est devenue incontournable. Avec la Goana, on a augmenté les superficies mises en culture de 35%. Il nous sera difficile de poursuivre sur cette lancée d’accroissement des superficies mises en culture en l’état actuel du matériel. Il nous faut, pour aller plus loin, nécessairement augmenter la capacité mécanique de travail.
D’ailleurs, dès le mois d’août, lorsqu’on a identifié un verrou qui risquait de ralentir le processus de mises en culture de terres, dans la première édition de la Goana, j’ai demandé de mettre en place une task force qui a réfléchi et qui a déposé ses premières conclusions que nous allons mettre en œuvre durant la prochaine campagne hivernale. Il faut une vision cohérente de la mécanisation.
Il ne s’agit pas de simplement lâcher quelques tracteurs dans la campagne. Le tracteur répond à un profil de producteur, le motoculteur répond à un autre profil et le matériel à traction animale encore à un autre. Il nous faut une bonne compréhension de ces différents segments de la demande pour pouvoir les adresser de façon efficiente, en veillant à ce que l’offre soit bien là et qu’elle soit véritablement accessible.
Prenons le cas particulier de la riziculture en zone irriguée, le besoin de mécanisation est encore plus urgent. Car nous nous sommes évertués en 2008 de développer la double culture et nous avons eu des résultats puisqu’en 2008, en campagne de contre-saison, nous avons eu 100 000 t contre les 20 000 t que nous faisions d’habitude.
Mais développer la double culture pose aussi la question de la gestion du temps. Il faut pouvoir semer rapidement et surtout récolter rapidement pour pouvoir préparer à nouveau le cycle pour accueillir la deuxième campagne. Aujourd’hui, avec l’augmentation des superficies, il est clair que le matériel existant dans la vallée du fleuve Sénégal ne le permet pas. C’est pourquoi, bien que nous ayons introduit une vingtaine de moissonneuses batteuses durant la campagne hivernale, il faut prolonger l’effort sur les tracteurs. Actuellement, les riziculteurs s’inscrivent sur une liste pour pouvoir disposer des prestations d’un tracteur. Et la liste est longue car il n’y a pas assez de tracteurs.

La rémunération prohibitive
des services de mécanisation

L’utilisation des tracteurs est collective ?
Certains tracteurs sont utilisés de façon collective. Mais, principalement, ce sont des prestataires, des entrepreneurs qui ont investi dans l’acquisition de matériel agricole et qui font des façons culturales à la demande. Ce sont eux qui exploitent les tracteurs et qui réalisent les travaux du sol contre rémunération au bénéfice des riziculteurs. Encore une fois, l’accès n’est pas facile car le nombre de tracteurs est insuffisant.
En outre, la rémunération dans ce contexte de pénurie des machines est prohibitive. Pour moissonner, ils prennent jusqu’à 20% de la récolte. C’est énorme ! Rendez-vous compte : le paddy est vendu à FCFA 150 le kilo. Si vous faites 5 tonnes à l’hectare, 20% cela fait une tonne à l’hectare. Une tonne à FCFA 150, cela fait un total de FCFA 150 000. Et ce, uniquement pour la récolte et le battage sur un hectare… !J’ai trouvé cela scandaleux. C’est pourquoi nous avons introduit des moissonneuses batteuses subventionnées et j’ai administré le prix de la prestation à pas plus de 10%.
Il en est de même des tracteurs. Il y a une inflation des coûts de la prestation.

Avez-vous une usine de tracteur comme le Mali qui vient de s’en doter avec un investissement indien ?
Nous allons avoir une usine de tracteurs et de matériel. Ce ne sera pas forcément avec les Indiens. Mais le problème n’est pas là. C’est une question d’investissement initial. C’est la difficulté à mobiliser l’investissement initial. Car pour travailler correctement dans la Vallée du fleuve Niger, il faut un tracteur d’au moins 120 cv et correctement équipé. Cela vous revient entre FCFA 35 et 40 millions. Peu d’opérateurs sont capables de sortir cash 40 millions et acheter un tracteur. Le coût initial d’investissement est une barrière à l’entrée dans l’ère de la mécanisation. Ainsi, quelque soit la rentabilité de l’opération, peu peuvent entrer dans ce business.
Maintenant que nous avons la claire conscience de l’impact de ce verrou, et avec la politique de mécanisation en cours de mise en œuvre -et je n’attendrai même pas qu’elle soit totalement finie, léchée pour la mettre en œuvre – pendant qu’ils réfléchissent, nous allons faire venir des moissonneuses batteuses. Tout en menant la réflexion, nous allons faire venir des tracteurs pour que la campagne hivernale prochaine se déroule dans les meilleures conditions.
L’accessibilité passe par des subventions, par des allègements fiscaux, par des lignes de garantie pour encourager les banques à prêter à des opérateurs, par l’organisation de producteurs pour qu’ils mettent ensemble leurs moyens pour qu’ils puissent acheter le matériel agricole.
Les modalités sont nombreuses. Ce sont tous ces aspects que nous allons balayer et nous allons mettre en place un dispositif qui ne soit pas monolithique. Il faut une diversité de solutions. Il faut qu’un producteur ou un groupement de producteurs, en fonction de sa situation, de ses capacités, puisse arbitrer entre différentes solutions pour choisir la meilleure.

« Une vraie question posée
à l’industrie européenne de matériel agricole »

D’où viennent les tracteurs et moissonneuses ?
Certaines viennent d’Asie et d’autres d’Europe. Mais je dois dire que les producteurs de matériel agricole asiatiques offrent des conditions très compétitives : les Européens auront du mal à les concurrencer. C’est une vraie question posée à l’industrie européenne de matériel agricole. Pour peu qu’elle continue à s’intéresser au marché africain… ! Certains matériels asiatiques sont de très bonne qualité et n’a rien à envier au matériel européen.

Pays: 
Secteurs: 

Publicité

Votre publicité sur notre site

En savoir +