12 mai 2013 - 17:00 |

Le manioc menacé par la striure brune

Des scientifiques tirent la sonnette d’alarme

 Des experts du manioc font état de nouveaux foyers et de la propagation rapide de la maladie de la striure brune du manioc (CBSD selon son acronyme en anglais), et s’alarment de ce virus qui prolifère rapidement et qui pourrait entraîner une baisse de 50 % de la production d’une culture qui représente une source importante de nourriture et de revenus pour quelque 300 millions d’Africains, indique une communiqué du Centre international d’agriculture tropicale (CIAT).
La «pandémie» de CBSD en cours est particulièrement inquiétante car les experts agricoles considèrent que le manioc, une plante par ailleurs résistante et utilisée pour produire de l’amidon, de la farine, des biocombustibles et même de la bière, est la récolte idéale pour aider à nourrir un continent où les conditions pour faire pousser les cultures se détériorent dans de nombreuses régions en raison des changements climatiques.
«Le manioc est déjà extrêmement important pour l’Afrique et devrait jouer un rôle encore plus déterminant à l’avenir, c’est pourquoi nous devons agir rapidement pour endiguer et éliminer ce fléau», a déclaré Claude Fauquet, un scientifique du CIAT à la tête du Partenariat mondial pour le manioc au 21e siècle (GCP21). «Nous sommes particulièrement inquiets que la maladie puisse se propager en Afrique de l’Ouest et en particulier au Nigéria, le plus grand producteur et consommateur mondial de manioc, car le Nigéria serait la porte d’entrée pour une invasion de l’Afrique de l’Ouest, où environ 150 millions de personnes dépendent de cette culture».
Claude Fauquet et ses collègues du GCP21 (sont réunis cette semaine au centre Bellagio de la Fondation Rockefeller en Italie pour une conférence qui vise à «déclarer la guerre aux viroses du manioc en Afrique».

«Le tueur silencieux» apparaît : le CBSD cherche à s’étendre d’Est en Ouest

Identifié pour la première fois en 1935 en Afrique de l’Est et peu connu jusqu’à il y a une dizaine d’années, le CBSD a émergé comme la menace la plus grave parmi les différents virus du manioc. Les infections peuvent toucher jusqu’à 100% de la récolte d’un agriculteur, et cela à son insu. En effet, les feuilles des plantes infectées peuvent paraître en bonne santé alors même que les racines (la partie la plus précieuse du manioc) sont ravagées sous la terre. Les signes révélateurs de la maladie sont des stries brunes dans la chair des racines qui, lorsqu’elles sont en bonne santé, représentent une source importante de glucides alimentaires et permettent la fabrication de produits amylacés industriels.
De récents rapports font état de nouveaux foyers en République démocratique du Congo, le troisième plus grand producteur et de manioc au monde, et en Angola, où la production a explosé ces dernières années. La propagation de la maladie en Afrique de l’Ouest, et en particulier au Nigéria, est une source majeure d’inquiétude, disent les experts, car que ce pays produit actuellement 50 millions de tonnes de manioc par an et a fait un gros pari sur le manioc pour son développement agricole et industriel dans un proche avenir.
Le Nigéria est le premier pays africain à investir massivement dans le potentiel du manioc pour répondre à la demande mondiale croissante pour les amidons industriels, qui sont utilisés dans toutes sortes de produits, de l’alimentation au textile, du contreplaqué au papier. Le Nigéria espère émuler le succès des pays d’Asie du Sud-Est, où l’industrie de l’amidon de manioc céreux génère maintenant 5 milliards de dollars par an et emploie des millions de petits agriculteurs ainsi que de nombreux petits transformateurs.

La mosaïque du manioc – un fléau pour le manioc sur le continent africain

Les scientifiques réunis pour la conférence vont également envisager des options pour s’attaquer à un autre virus dévastateur, celui de la mosaïque du manioc. Cette maladie a frappé l’ensemble du continent africain depuis plus d’un siècle, entraînant chaque année la perte d’au moins 50 millions de tonnes de récolte.
La mosaïque du manioc est causée par plusieurs virus. Le continent africain a connu plusieurs grandes épidémies de cette maladie au cours des dernières décennies, la pandémie la plus récente et la plus dévastatrice étant survenue dans les années 1990 en Afrique centrale et orientale. Un grand succès dans la lutte contre la pandémie a été obtenu grâce au développement et à la diffusion de variétés résistantes à la mosaïque du manioc. En fait, dès le milieu des années 2000, la moitié de tous les cultivateurs de manioc ont pu bénéficié de ces variétés dans de nombreuses régions d’Afrique orientale et centrale.
Mais, par une cruelle ironie de la nature, les deux variétés améliorées et locales ont toutes succombé à la «nouvelle» pandémie de mosaïque.

Un retournement inattendu : Les mouches blanches s’attaquent à une culture résistante au climat

L’intérêt pour le manioc a été attisé à travers l’Afrique par la hausse des températures et la modification des régimes pluviométriques causées par les changements climatiques qui menacent la viabilité future d’aliments de base comme le maïs et le blé. Le manioc a été surnommé la «racine Rambo» pour son extraordinaire capacité à survivre à des températures élevées et pour sa tolérance des sols pauvres.
Mais la hausse des températures constituent aujourd’hui une menace pour le manioc, car elle semblent être l’un des facteurs provoquant une explosion des mouches blanches, appelées aleurodes, qui portent les virus causant la mosaïque et le CBSD et les propagent en se nourrissant de la sève de la plante.
Au-delà des effets de la hausse des températures, les scientifiques pensent aussi que les changements génétiques ont conduit à l’émergence de «super aleurodes». Ce mélange néfaste de circonstances touchant une petite mouche menace d’abattre la «racine Rambo», apportant le fléau de l’insécurité alimentaire à de vastes étendues d’Afrique. «Nous avions l’habitude de ne voir que trois ou quatre aleurodes par plante ; maintenant nous en voyons des milliers», a déclaré James Legg, un expert de premier plan du manioc à l’Institut international d’agriculture tropicale (IITA). «Nous avons littéralement une situation où les êtres humains sont en
concurrence, pour la nourriture, avec les mouches blanches»
.
Les agriculteurs contribuent également à propager la maladie avec la plantation de nouveaux champs avec des boutures infectées. Les scientifiques notent que, même s’il faudrait plusieurs années pour que la maladie se propage à travers le continent seulement avec les aleurodes, des boutures infectées pourraient déclencher du jour au lendemain des flambées d’épidémie dans de nouvelles zones.

Les experts souhaitent élaborer un plan pour arrêter les virus dans leur élan

Lors de la réunion en Italie, les experts vont discuter d’un éventail de tactiques pour lutter contre les maladies virales, telles que le développement de variétés plus résistantes aux maladies, à l’instar de celles récemment lancées en Tanzanie. Les efforts visant à cultiver des plantes à haut rendement et résistantes aux maladies adaptées aux différentes régions de culture de l’Afrique impliquent d’aller en
Amérique du Sud, d’où le manioc est originaire, et d’y travailler avec des scientifiques pour puiser dans les ressources de la banque génétique du manioc au CIAT en Colombie – le plus grand dépôt de cultivars de manioc dans le monde.
L’équipe d’experts se penchera également sur un projet plus ambitieux : comment éradiquer complètement les virus du manioc. L’objectif sera d’élaborer une stratégie régionale audacieuse qui va progressivement, étape par étape, village par village, remplacer des plants de manioc infestés des agriculteurs par du matériel de plantation sain parmi les cultivars disponibles les meilleurs et les plus résistants. Les approches devraient comprendre une nouvelle sélection moléculaire et des technologies
de génie génétique afin d’accélérer la sélection et la production de cultivars de manioc résistants à la mosaïque et à la striure brune plus attrayants pour les agriculteurs.
Il y aura aussi des discussions sur des moyens rentables et écologiquement durables pour lutter contre les aleurodes, ainsi que des propositions pour de nouveaux systèmes de surveillance permettant de mieux suivre et d’endiguer la propagation de la maladie, ainsi que de nouvelles recherches sur la menace potentielle auquelle les producteurs de manioc africains sont confrontés avec la possible apparition de nouvelles maladies actuellement absentes du continent. «Il est temps que le monde redéfinisse ses priorités scientifiques», a déclaré Fauquet. «Plus que toute autre culture, le manioc a le potentiel pour réduire la faim et la pauvreté en Afrique, mais le CBSD et d’autres virus sabotent les rendements. Nous devons traiter le CBSD et les autres virus destructeurs comme la variole du manioc : des maladies redoutables, mais des menaces que nous pouvons éradiquer si tout le monde agit de concert».

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