12 juin 2017 - 11:15 |

Le projet d'accord sucre Etats-Unis-Mexique bouscule les marchés et filières

Le sucre est toujours une filière sensible, dans tous les pays. Denrée de base majeure, sa production et son commerce ont toujours eu une importance non seulement économique mais aussi politique, sociale et géostratégique, en Afrique comme ailleurs.

Coup de projecteur outre-Atlantique sur le projet d'accord sucrier signé mardi dernier entre les Etats-Unis et le Mexique et où l'on voit que le débat et les enjeux ne sauraient se résumer au pot de fer contre le pot de terre. Sans oublier le possible effet domino, sur le marché mondial, dont celui africain.

Les Etats-Unis et le Mexique sont parvenus mardi dernier à un projet d'accord sur le sucre, soit un jour après la date butoir qu'ils s'étaient fixés (lire nos 'Chroniques Matières Premières du Jeudi'  du 5 mai et du 19 mai). Le texte de l'accord final devrait être prêt "ces prochains jours", a précisé le secrétaire américain au Commerce, Wilbur Ross, ce qui pourrait ne pas être certain étant donné la vive opposition que ce texte suscite dans l'industrie sucrière aux Etats-Unis mais aussi au Mexique.

Rappelons que le président Donald Trump avait fait de la protection des producteurs de sucre aux Etats-Unis  une de ses mesures politiques phares. Ces négociations, aux enjeux majeurs pour les deux pays mais aussi pour le marché mondial du sucre, ont été serrées. Côté Etats-Unis, si un accord n'avait pas été atteint, Washington aurait, sans doute, imposer des taxes d'importation très élevées, s'exposant à d'éventuelles mesures de rétorsion du Mexique sur certaines importations des Etats-Unis, dont le sirop de maïs à haute teneur en fructose, ainsi que l'éventualité de se tourner davantage vers le Brésil comme partenaire commercial. Tout ceci avec, pour toile de fond, la renégociation du North American Free Trade Agreement, l'accord commercial entre les Etats-Unis,  le Canada et le Mexique, qui devrait démarrer en août.

L'opposition frontale

La proposition d'accord suscite du remous et de la colère au sein des filières au Mexique mais aussi, très fortement, aux Etats-Unis. L'enjeu est de taille comme cela s'est ressenti, lundi dernier, théoriquement à la veille de l'accord, sur le marché domestique américain du sucre roux de New York qui a chuté en baisse de 2,9%, à 27,66 cents la livre, sa plus forte chute sur une séance en un an. 27,66 cents sur le marché domestique américain alors que le sucre sur le marché mondial a termine vendredi soir, sur l'ICE, à 14,27 cents/lb, ce qui souligne à quel point le marché américain du sucre est très largement protégé, avec des prix garantis et des importations contrôlées, le Mexique étant le premier fournisseur des Etats-Unis.

Sur une production mondiale estimée atteindre 180 millions de tonnes (Mt) en 2017/18, la production des Etats-Unis est prévue à 7,9 Mt et ses importations à 3,5 Mt; la production au Mexique serait de 6,6 Mt dont 2,1 Mt exportées aux Etats-Unis, soit 60% des importations totales des Etats-Unis, selon le rapport du Département américain de l'Agriculture (USDA) en date du mois de mai, soit avant le projet d'accord US-Mexique.

Qu'elle est la situation?  Dans le cadre de Nafta, soit depuis 2008, le Mexique avait un libre accès au marché du sucre des Etats-Unis, ce qui suscitait la grogne parmi les producteurs et raffineurs américains qui accusaient leurs homologues mexicains de dumping de sucre subventionné. Les Etats-Unis ont donc imposé d'importants droits à l'importation de sucre mexicain, déclenchant une vive riposte du Mexique. En 2014, un accord est conclu entre les deux pays, suspendant les tarifs et instaurant un système de quotas roux/raffiné et de prix planchers au sucre mexicain.

L'agro-industrie américaine touchée de plein fouet

Les dispositions qui régissent le commerce du sucre entre le Mexique et les Etats-Unis sont, depuis longtemps, complexes et la proposition d'accord mardi n'échappe pas à ceci. Grosso modo, selon les termes de cette dernière,  la part des exportations mexicaines de sucre raffiné passerait des 53%, convenus en 2014, à 30%, le reste étant du sucre roux. En outre, la qualité de ce sucre roux passerait de 99,5% à 99,2%, prenant en compte un grief majeur de l'industrie du raffinage américain selon lequel le sucre "roux" importé du Mexique est d'une telle qualité qu'il nécessite peu de raffinage supplémentaire ; c'est presque du "blanc", étant souvent commercialisé comme tel sur le marché au détail. Enfin, le prix minimum à l'importation est relevé.

Cette hausse du prix à l'achat du sucre brut sera sans doute répercutée par les raffineurs aux Etats-Unis sur l'industrie des boissons et de la confiserie et, en bout de chaîne, sur le consommateur. Un surcoût estimé par la US Coalition for Sugar Reform à $ 1 milliard, une mauvaise nouvelle pour, in fine, le consommateur, est-il souligné. D'où la vive opposition de l'industrie agro-alimentaire, dont les mastodontes comme Hershey, General Mills, J.M. Smucker, Mondelez International, Coca-Cola, PepsiCo, Dr. Pepper Snapple, Mars, sans oublier Sprangler Candy, dernier fabricant des fameux bâtons à sucre d'orge rouge et blanc, quasiement tous ses confrères étant déjà partis s'installer au Mexique depuis fort longtemps.

Les sucriers se frottent les mains

En revanche, la filière sucre, qui estimait depuis longtemps que les Etats-Unis devaient réagir à ce dumping et aux subventions mexicaines, se frotte plutôt les mains. Du moins ces gros acteurs car les petits raffineurs vont avoir plus de difficultés à importer du sucre du Mexique, qui, rappelons-le, est le premier fournisseur des Etats-Unis.

Un argument largement utilisé, entre autres, par les patrons de American Sugar Refining,  les "frères Fanjul", Alfonso et José, originaires de Cuba et  très "connectés "politiquement  (ils  ont soutenu financièrement la campagne de Donald Trump et celle de Hillary Clinton). Traditionnellement, l'influence, le poids politique et financier, de la filière sucre est  colossal : un article du Financial Times du 12 septembre dernier intitulé How the sugar industry shifted blame to fat, reprenant l'information publiée dans le JAMA Internal Medicine, révélait que sur ces cinq dernières décennies, l'industrie américaine du sucre a payé des scientifiques afin que le lien entre la consommation de sucre et le risque de maladies cardiaques soit atténué, permettant de modeler les recommandations alimentaires en faisant la part belle aux graisses saturées.

Rappelons que, contrairement à la plupart des autres producteurs mondiaux de sucre, les Etats-Unis cultivent la canne à sucre (Floride -surtout depuis la fin de l'importation de sucre de Cuba en 1960, Louisiane, Texas, Hawaï) et la betterave sucrière (Minnesota, Dakota du Nord, Michigan, Wyoming, Montana, Colorado, Nebraska, Idaho, Washington State, Oregon, Californie). La canne compte pour environ  45% de la production sucrière et la seconde pour 55%, selon l'USDA. Schématiquement, au fil des dix dernières années,  le nombre de fermes de betterave et de canne ont diminué mais les rendements ont progressé.

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