12 septembre 2016 - 08:30 |

La Banque mondiale et les Etats-Unis toujours les principaux bailleurs agricoles de l'Afrique

Les bailleurs de fond et les Etats africains ont-ils un réel regain d'intérêt pour l'agriculture ? Telles est la question que se pose l'ONG Inter-réseaux Développement rural en lançant un cycle de réflexion qui paraîtra dans un dossier de sa publication Grain de sel. Une synthèse a été publiée dans son Bulletin souveraineté alimentaire n°21 daté du mois d'août 2016*, dont nous nous faisons l'écho.

 

"Le regain d’intérêt des bailleurs de fonds internationaux pour l’agriculture après une longue période de désaffection est sur toutes les lèvres", constate l'ONG Inter-Réseaux dans son dernier Bulletin de synthèse souveraineté alimentaire.

On constate ce regain d'intérêt depuis 2005, après une vingtaine d'année de quasi oubli, soulignent les auteurs. Grosso modo, en 2013, en volume absolu, les volumes d'aide consacrés à l'agriculture retrouvent leurs niveaux des années 80. Mais en pourcentage de l'aide totale attribuée, c'est une nette régression, à 6% en 2009 contre 17% dans les années 80. En d'autres termes, sur une aide totale d'environ $ 130 milliards par an, seulement 6 à 8 milliards vont à l'agriculture depuis 2009.

" C’est l’APD qui croît globalement, et elle croît en réalité plus lentement dans l’agriculture que dans d’autres secteurs. On observe un certain décalage entre le discours des bailleurs et les décaissements réels", estiment les spécialistes.

En outre, les priorités des bailleurs se déplacent. Après la crise de 2008 et la flambée de prix, l'accent a été mis sur les cultures alimentaires, notamment le riz. Puis, avec la baisse de prix, la priorité s'est déplacée vers la jeunesse, puis la sécurité dans les zones reculées et maintenant l'immigration. Chacun de ces thèmes implique de se pencher sur le volet agricole mais sous un angle différent.

La Banque mondiale et les Etats-Unis en tête des bailleurs

Qui fournit cette aide ? "Selon la base OCDE, cinq bailleurs contribuent aujourd’hui plus des trois-quarts de l’aide à l’agriculture dans les pays de la région", selon les auteurs." La Banque mondiale et les Etats-Unis à eux deux représentent presque la moitié des aides publiques à l’agriculture. Vient ensuite la Banque africaine de développement (BAD), puis le Canada et enfin de manière équivalente l’Allemagne, la France et l’Union européenne. Selon les informations hors OCDE que nous avons recueillies, la Chine et la Fondation Gates (qui est la seule fondation privée à posséder aujourd’hui des ressources comparables à un Etat) ne font pas partie des bailleurs de fonds agricoles principaux de la majorité des pays de la CEDEAO", souligne le rapport.

Curieusement, l'Union européenne (UE) n'est guère présente parmi ces bailleurs pour l'agriculture, tout simplement souligne Inter-Réseaux, parce que l'agriculture "ne figurait pas dans les grandes priorités du précédent Fonds européen de développement" (Fed). En revanche, elle est devenue l'un des 3 piliers du nouveau, l'UE favorisant par ailleurs les subventions et l'aide budgétaire.

Globalement, malgré l'"électrochoc" des émeutes de la faim de 2088, on ne perçoit pas de changement majeur : ce sont toujours les mêmes bailleurs qui financent l'agriculture et ils ont renforcé leur position. La Banque Mondiale et les Etats-Unis demeurent aujourd’hui, et depuis 2008, les principaux bailleurs agricoles. A noter qu'il existerait des spécificités géographiques par bailleurs. Ainsi, Les Emirats Arabes Unis investiraient beaucoup dans l'agriculture en Guinée, la Belgique au Bénin, l'Opep au Togo.

Chacun sa politique

L'action de ces bailleurs se chevauche-t-elle ? Difficile à dire, selon l'étude d' Inter-Réseaux. Les Etats-Unis concentrent leur aide sur des pays et des secteurs tandis que la Banque mondiale financent des domaines de développement agricole très diversifiés, dont les infrastructures, même si la BAD demeure en la matière le premier investisseur en Afrique. La Banque mondiale fournit des prêts, des dons et investit dans les infrastructures,  tandis que la BAD, "premier investisseur dans le développement agricole", fournit aussi des aides budgétaire.

Si les la plupart des interventions des Etats-Unis s'inscrivent dans le cadre de leur initiative "Feed the Future", la Banque mondiale, outre ses prêts et dons, administre des fonds fiduciaires dédiés à l'agriculture comme  le Global Agriculture and Food Security Program (GAFSP), le Consultative Group on International Agricultural Research (CGIAR) ou encore des fonds climat.

Selon une étude du Cirad citée par Inter-Réseaux, "les ressources extérieures des budgets agricoles sont davantage dirigées vers les infrastructures (notamment hydrauliques), et le secteur vivrier. A l’inverse, les ressources intérieures sont davantage investies dans les grandes filières d’exportation (coton, café, cacao, etc.)."

Toutefois, -d'où le risque de chevauchement,  les bailleurs manquent de "continuité" et de "coordination" dans leurs actions. Oxfam, dans sa récente étude " Ecowap, une politique morcelée",  souligne "les contradictions des bailleurs de fonds internationaux, affichant unanimement dans leurs interventions leurs efforts d’alignement sur les priorités des Etats de la région, et peinant par ailleurs à mettre en œuvre ce principe", rapporte Inter-Réseaux. En outre, les bailleurs sont face à un "au morcellement des institutions régionales (CEDEAO, Cilss, UEMOA) et à des logiques et contraintes propres aux bailleurs de fonds".  

S'aligner totalement sur les priorités des Etats reviendraient à généraliser l'aide budgétaire, ce qui en soi n'est pas simple ne serait-ce qu'en raison de  la faiblesse des données statistiques des pays receveurs ou encore des procédures divergentes des bailleurs entre l'aide projet et l'aide programme.

Autre point de complexité : la divergence quant aux bénéficiaires à toucher ? Faut-il donner le priorité à l'agriculture familiale et les organisations de producteurs ou, plutôt, au secteur privé et à l'agro-industrie? Et Inter-Réseaux de rappeler combien le programme Enabling the business of agriculture de la Banque mondiale  est loin de faire consensus.

Quid de l'action des gouvernements ?

Les gouvernements locaux s'impliquent-ils eux-mêmes dans leur propre agriculture ? " Dans les dix dernières années, l’APD constitue toujours une part importante des dépenses agricoles publiques dans la plupart des pays d’Afrique de l’Ouest, et en particulier bien sûr dans les 11 PMA", constatent les auteurs. Une part représentant la moitié au Sénégal, les deux tiers au Burkina Faso, les trois-quarts au Niger et Mali ; elle serait d'un quart dans des pays, comme la Côte d'Ivoire, un pays qui n'est pas un PMA.

Cette faible implications des autorités nationales est de plus en plus décriée par les Africains eux-mêmes qui rappellent que les Etats africains s'étaient engagés dans le cadre de la Déclaration de Maputo en 2003 à consacrer  10% de leur budget à l'agriculture. Elle l'est aussi par les experts internationaux " pour qui il est urgent que les Etats accroissent leurs ressources nationales, via une meilleure collecte des impôts et une lutte renforcée contre l’évasion fiscale". Les montants de cette "perte fiscale" dépasseraient l'APD…

 

* Inter-réseaux, Bulletin de synthèse n°21, août 2016 : Peut-on parler d’une renaissance de l’APD agricole en Afrique de l’Ouest ?

 

 

 

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