18 mai 2017 - 12:15 |

Avec 1 Mt de bananes dans 5 ans, l'Afrique trouvera-t-elle sa place sur le marché ?

2016 a été bonne sur le marché de la banane et 2017 s'annonce de même grâce au bon dynamisme de la demande. Mais la production se développe aussi, avec notamment 1 million de tonnes qui devraient venir de Côte d'Ivoire, du Cameroun et du Ghana d'ici 5 ans, alors que les bananes de la zone dollar -d'Amérique latine- entreront sur le marché européen à taux zéro. Des bananes d'outre-Atlantique beaucoup plus compétitives que la banane africaine.  L'enjeu est de taille mais les cartes peuvent être, d'ici là, rebattues.

Interview exclusive à CommodAfrica de Denis Loeillet, responsable de l'Observatoire des marchés du Cirad-Persyst UR 26 et rédacteur en chef de la revue FruitTrop du Cirad, à l'occasion de la publication lundi du Rapport Cyclope 2017 sur les marchés mondiaux des commodités (lire nos informations).

 

 

Quel bilan tirez-vous du marché de la banane en 2016-17?

La tendance 2016 a été très bonne, à la fois en terme de prix mais surtout en terme de volumes : le marché mondial a progressé avec une bonne tendance en terme de demande. Par exemple, le marché européen a grimpé de 4 à 5%, ce qui est assez impressionnant pour un produit qui n'a pas de valeur ajoutée extraordinaire, qui n'a pas de saisonnalité, qui n'est pas très marqueté.

A quoi est-ce dû ?

Deux tendances se mêlent. Tout d'abord, une tendance très  lourde, avec une banane qui reste le produit le moins cher du rayon fruits et légumes et de très loin : en matière de fruits frais, c'est la calorie la moins chère. Deuxièmement, une tendance un peu plus récente, avec le rattrapage des nouveaux Etats membres de l'Union européenne (UE) -Roumanie, Hongrie, etc.- qui ont des niveaux de consommation moyens de l'ordre de 4 à 6 kg par habitant et par an, alors que la moyenne européenne est à 12 kg. Donc il y a encore un potentiel important.

Le dynamisme russe, très stabilisateur

Comment voyez-vous 2017 ?

Le début de l'année 2017 a été très compliqué. Il a fallu 17 semaines avant de retrouver un prix à l'importation en Europe qui était conforme à celui qu'on avait en 2016. Car ce qui était prévu est arrivé : il y a eu une avalanche de volumes sur ces premiers mois de l'année car il n'y a pas eu de dégâts climatiques très importants dans les grandes zones de production d'Amérique centrale et d'Amérique du Sud. Le Niño  n'a pas eu d'impact très fort ; en Equateur, il a même eu un effet positif  car, en définitive, il a davantage plu. En Colombie et dans les Caraïbes, il y a eu un peu de dégât climatique avec une sécheresse un peu plus marquée. Mais, à part la Martinique qui a été très touchée par un cyclone -mais la Martinique pèse peu sur le marché international, et la République dominicaine qui a subi des inondations très graves, grosso modo, l'offre et la demande ont été très bonnes.

Suite à ces 17 semaines très difficiles, le marché européen a pris de la hauteur avec des prix verts, donc à l'importation, qui ont augmenté. Ainsi, on est à nouveau sur une tendance relativement bonne, avec une consommation très dynamique. Sur ce premier trimestre, on sera sans doute à 5-6% de hausse de la consommation dans l'UE. Les Etats-Unis se ressaisissent aussi, avec  +2,5% sur ce premier trimestre alors qu'ils étaient atones depuis 3 ans. La Russie, avec +11% sur 2016, est un acteur qui revient en force sur ce marché qu'il avait un peu abandonné. C'est un facteur très stabilisateur car la Russie importe à 100% de la banane équatorienne qui est la plus "perturbable" sur le marché international.

Donc, pour l'instant, tout se passe relativement bien. On peut être assez optimiste alors que j'étais assez pessimiste en fin d'année 2016.

Quel est le niveau de prix actuellement sur le marché de l'UE ?

En ce début d'année, on est à environ € 14-15 le carton de 18,5 kg net, ce qui est un prix moyen très respectable. Rappelons que c'est en ce moment que la moyenne annuelle se fait puisqu'on consomme beaucoup de bananes sur le premier semestre, notamment le premier trimestre ; c'est pourquoi il était inquiétant d'avoir des prix verts relativement bas en tout début d'année.

Il faut aussi noter que, vu l'avalanche de volumes au premier trimestre, en définitive, la baisse de prix n'a pas été très forte. Le marché est, par conséquent, assez résilient ; les opérateurs ont placé davantage de volumes, donc ils font moins de marges mais plus de chiffre d'affaires.

Une offre africaine d'un million de tonnes d'ici 5 ans

Comment voyez-vous les perspectives africaines cette année?

Les perspective africaines sont très bonnes en termes de volumes car on commence à réellement ressentir, depuis la fin de l'année 2016, les extensions de plantations et les investissements pour de nouvelles plantations. On le ressent sur le marché européen. Certes, l'idée est aussi de profiter d'un développement et d'une demande croissante en Afrique, mais il faut noter que tous les nouveaux projets

sont orientés, d'abord et avant tout,  vers l'exportation, vers l'UE notamment et un petit peu aussi vers le Maghreb. Par exemple, la Côte d'Ivoire, qui fait un peu plus de 300 000 t par an, va passer  à plus de 500 000 t exportées dans les 3 à 5 prochaines années. Evidemment, s'il n'y a pas de catastrophe.

Quid du Cameroun ?

La structure de production au Cameroun est très différente mais les ambitions sont les mêmes  : atteindre 500 000 t d'export d'ici 3 à 5 ans. Si on ajoute le Ghana avec  50 000 à 100 000 t, on sera de toute façon, dans les 5 prochaines années, à plus d'un million de tonnes de ces pays. Ceci représentera une part très importante du marché européen qui est actuellement de plus de 6 millions de tonnes.

Vive les catastrophes !

Y aura-t-il de la place pour tout le monde ?

C'est bien ça la question ! Tant que le marché augmente entre 3 et 6 % par an, tant que la Russie tire entre 5 et 10% par an, il n'y a pas de soucis. Mais le réel problème est que tout le monde fait la même analyse ! 'Tout le monde', c'est l'Amérique centrale, l'Amérique latine. Donc à un moment donné, il y aura une catastrophe sur le marché.

Mais les opérateurs ne réfléchissent pas nécessairement comme ça et ils ont raison ! Car la catastrophe était annoncé depuis très longtemps et la catastrophe n'a toujours pas eu lieu… Il ne faut pas être trop cartésien ! Car, chaque année, on a un aléa climatique grave, le politique, une maladie ou autre, qui réduit l'offre internationale. On est sur un marché agricole et tout se passe, tout peut se passer et tout s'est déjà passé. Il faut donc toujours, en fin d'année, voir si les cyclones ou d'autres facteurs réduisent ou non  la production. Cela a été le cas jusqu'à maintenant et ça peut largement continuer dans les années qui viennent.

Donc, "vive les catastrophes !" ?

On peut être très cynique et on l'est sur le marché de la banane. Oui, Vive les catastrophes ! qui règlent une partie de la surproduction internationale.

La tendance lourde de la contractualisation

Les contrats négociés à l'année sont-ils la solution? Quelle est leur part actuellement sur le marché ?

C'est une bonne question car c'est une tendance très lourde. En France, c'est une tendance qui nous est imposée ou on y est guidée par l'Allemagne où le marché de la banane est quasiment à 100% contractualisé, à l'année. Le Royaume Uni est contractualisé depuis très longtemps. Cette tendance  commence à percoler sur les autres marchés, notamment sur le marché français.

Jusqu'à maintenant, le marché français l'était donc peu ?

Le marché de la banane en France rentre dans la classique contractualisation que tous les autres marchés connaissent. Mais, comme souvent en France, il faut regarder  le respect des contrats. Si les contrats sont assez respectés, voire très respectés dans les pays anglo-saxons, ils sont a priori assez dénoncés en France pour un problème de quantité, de qualité, etc. Donc les relations entre l'amont et l'aval ne sont pas aussi réglées, pas aussi  "friendly" et respectées qu'ailleurs.

Dans quel cadre sont commercialisées les bananes d'Equateur ?

L'Equateur est plutôt spot car c'est justement 'la mine de bananes à ciel ouvert', où on va capter ce qu'il faut sur le marché. Mais le Costa Rica est contractualisé à 100%, la Colombie quasiment. Ainsi, côté amont, sur la "banane dollar" [d'Amérique latine, Ndlr.], il y a beaucoup de contractualisation car les multinationales sont très présentes, comme au Panama ou au Guatemala. Or, cette contractualisation est une tradition pour ceux qui exportent vers les Etats-Unis car ce marché est contractualisé à 100% depuis des dizaines d'années.

L'enjeu : sanctuariser les € 75 sur les bananes dollar

Où en est-on de la politique de l'UE ?

C'est très simple. On  est depuis 2006 sur un marché qui est régi uniquement par un droit de douane. Ce doit de douane est différencié selon que vous êtes pays ACP, et là vous payer zéro, ou pays de la zone dollar où vous payez actuellement un peu moins de 100 euros la tonne. Il est programmé que ce tarif baisse jusqu'en 2019-2020 pour atteindre 75 euros la tonne.

Tout l'enjeu pour les défenseurs de ce droit de douane est d'arriver à sanctuariser ce taux 75 euros. Les tenants de cette sanctuarisation sont bien  évidemment les pays ACP et la production européenne.

Donc, durant les deux prochaines années, on va voir passer plus d'articles de presse, de  dossiers, autour de tous les lobbys, les uns demandant une ouverture totale du marché européen - donc 0% de droit de douane, les autres voulant conserver un accès un peu privilégié.

Mais si on considère que la compétitivité latino-américaine est encore très importante, on court à la catastrophe pour la filière banane africaine?

Ce n'est pas certain car on est aujourd'hui plutôt dans l'ère d'une mondialisation 'soft'. En fait, la banane a fait les frais de la politique de Pascal Lamy [directeur général de l'Organisation mondiale du commerce -OMC- de 2005 à 2013, Ndlr.] et les grandes heures de l'ouverture des marchés :  en 2005-2006, c'était formidable, on allait tout régler par la libéralisation ! Et la banane a été le produit phare, symbole, et il est passé à la moulinette. Mais je pense qu'aujourd'hui, on est sur autre chose. Et il y a des forces de lobbying qui sont plus fortes qu'il y a quelques années, et qui peuvent faire changer les choses.

 

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Commentaires

Attention à l'avant-propos où il est écrit que "d'ici 5 ans, alors que les bananes de la zone dollar -d'Amérique latine- entreront sur le marché européen à taux zéro" car le texte plus bas précise bien que les bananes dollar entreront sur marché de l'UE à 75 euros la tonne à partir de 2020 mais sûrement pas à 0. Mais même à 75 euros la tonne les bananes de l'Equateur et d'autres pays d'Amérique centrale seraient plus compétitives que celles de Côte d'Ivoire, Ghana et Cameroun. Attention aussi aux menaces des autres pays aves lesquels l'UE finaliserait bientôt des accords de libre-échange, dont le Mercosur (qui entend exporter 300 000 tonnes vers l'UE), voire les Phillipines (plus gros exportateur de bananes en Asie) et l'Inde dont les exportations grimpent rapidement, (114 000 tonnes en 2016) même si leur éloignement de l'Europe poserait des problèmes de compétitivité.

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