20 juillet 2020 - 10:24 |

Comment les filières fruits et légumes en Afrique ont-elles fait face à la Covid-19 ?

Au cœur du développement du commerce des produits horticoles dans les pays d’Afrique-des Caraïbes et du Pacifique et entres ces pays et l’Union européenne, le Coleacp[1] a été en première ligne face à la Covid-19. Jeremy Knops, délégué général du Coleacp, revient sur l’impact de la pandémie sur ces filières, sur les enseignements positifs et négatifs, la résilience, l’adaptation et le nécessaire accroissement de la valeur ajoutée des PME.

La pandémie du Covid-19 a mis en lumière la vulnérabilité des systèmes alimentaires, de la chaîne d’approvisionnement agricole mais aussi des producteurs africains de fruits et légumes avec des appréciations diverses selon les produits, quels enseignements en tirez-vous ?

Question vaste et complexe. Fondamentalement, il y a eu énormément de perturbations de nature différente et à des degrés variables suivant les pays et entre certaines régions. Premièrement, le challenge a été d’être capable de continuer à produire, notamment avec des problématiques de déplacement de main d’œuvre suite aux mesures de confinement mises en place à des degrés divers en fonction des régions et des pays. Une fois la main d’œuvre assurée, le défi a été que la production se fasse dans des conditions sanitaires qui respectent les mesures préventives préconisées par l’OMS. Et cela va plus loin au niveau de l’entreprise car cela implique des modifications des process, de l’organisation pour maintenir une qualité sanitaire optimale des produits et protéger la santé de la main d’œuvre.

Deuxième niveau de difficultés, comment amener ces produits sur les marchés locaux, régionaux et à l’export. Il est très difficile de tirer des généralités. Mais, il va sans dire que la voie aérienne a été la plus perturbée et donc les pays qui ont une dépendance plus grande au niveau des flux export par rapport au fret aérien ont été les plus touchés en particulier les fleurs, les produits frais, les produits à plus forte valeur ajoutée, typiquement le Kenya. Cela a été dramatique dans les premières semaines, la situation s’est ensuite progressivement rétablie. Il y avait un double défi. Un défi de capacité, inexistante à certains moments, mais aussi tarifaire avec des taux de fret qui ont explosé. Au niveau du fret maritime, nous avons observé certaines perturbations mais globalement elles ont été bien maîtrisées à l’image des filières mangue, banane et ananas. Et puis la partie terrestre, qui dans certains cas était extrêmement compliquée au sein de certains pays avec des impacts variables mais fondamentalement on s’oriente vers une amélioration. Néanmoins, certains flux interrégionaux ont été fort perturbés. Il ne faut pas oublier qu’aujourd’hui la croissance en termes de volumes échangés se situe d’abord et avant tout sur les marchés domestiques, sur les marchés régionaux et sur d’autres marchés internationaux qu’européens.

Au niveau du marché à l’exportation, on a observé une modification de la demande. La fermeture des restaurants, etc. a eu un impact sur certaines filières, certains produits qui s’est plus ou moins répercuté sur des modifications de consommation et d’habitudes d’achats au sein de la grande distribution. Au sein de l’Union européenne (UE), on a observé des tendances assez positives pour la consommation de fruits et légumes. C’est le cas de la filière mangue qui s’en sort globalement bien (Lire : La mangue d’Afrique de l’Ouest a tiré son épingle du jeu en plein Covid-19). Sur le très court terme la filière légumes au Kenya a été très impactée négativement. Et ce dans un contexte de Brexit où le marché britannique est très important.

Effectivement la demande en fruits et légumes a été soutenue pendant le confinement mais en parallèle le message véhiculé, en Europe et en particulier en France, était de consommer local. Ne faut-il pas que les pays exportateurs de fruits et légumes se réorientent vers les marchés locaux et régionaux face à cette nouvelle orientation du consommateur, également motivé par une problématique environnementale ? Mais aussi compte tenu des fragilités mises en exergue lors de la pandémie qui a impacté les entreprises au niveau de la logistique mais aussi de la demande ?

Le Coleacp estime que l’opposition entre filière export et filière régionale et domestique n’a pas lieu d’être. Ou tout du moins entre souveraineté alimentaire et filière de rente. Pourquoi ? Quand on observe les volumes de production et les volumes exportés nous sommes sur des rapports extrêmement faibles en termes de volumes exportés de fruits et légumes. Si je prends l’exemple du Kenya, la part qui est exportée dans la production nationale de fruits et légumes en volume n’est que de 3 à 4% ! Si l’on parle de la filière mangue, les volumes exportés ne représentent qu’un infime pourcentage de la production totale de mangues en Afrique de l’Ouest. Idem pour l’ananas. Dans chaque filière qui a une réussite à l’export, la part exportée est faible. En revanche, ce qu’elle permet c’est de développer des schémas vertueux en termes de développement pour les opérateurs, en termes d’acquisition de compétences et de professionnalisation. Et ce qu’il faut bien mesurer c’est l’importance que joue ce tissu de PME actives sur des filières à l’exportation dans la professionnalisation et la formalisation des flux au niveau régional et domestique. Le défi est d’avoir un effet d’entraînement de ces entreprises vertueuses sur l’ensemble du secteur agroalimentaire.

Si l’on se base sur l’aspect environnemental, il est très difficile de notre point de vue aujourd’hui de faire porter une part de responsabilité disproportionnée à certains pays, qui sont parmi les plus vulnérables au monde, en venant les pénaliser uniquement sur l’argument du transport. Cet argument ne tient pas en prenant l’ensemble du cycle de vie du produit.

La pression peut toutefois venir du consommateur européen, qui peut alors se détourner de ces produits ?

Il est clair que si ce retournement se fait du jour au lendemain, comme on a connu un changement abrupt avec la Covid-19, ce serait très compliqué. C’est quelque chose de progressif. Les entreprises, les opérateurs sont résilients. Il y aura une adaptation des business modèles. Et c’est déjà le cas. Deux-tiers des entreprises avec lesquelles on travaille sont exclusivement ou en partie actives sur les marchés domestiques ou régionaux.

Ces PME sont-elles aussi motrices au niveau de la transformation, de la création de valeur ajoutée ?

C’est un des grands enseignements de la Covid-19 même si le mouvement était déjà enclenché. Il y a eu une accélération. On parle de numérisation du système des chaînes d’approvisionnement, de marketplace, etc. Mais en matière de transformation c’est un élément crucial surtout lorsque l’on parle de produits frais qui se heurtent à des difficultés d’acheminement, de stockage et de conservation.

Sur le moyen et long terme, il est évident qu’on doit aller vers la création de plus de valeur ajoutée et l’augmentation des activités de transformation. Il y a un type de transformation assez complexe qui implique des importations de machines, d’équipements aujourd’hui peu disponibles sur le continent africain. Par exemple au Kenya on a atteint un niveau élevé de transformation avec des produits congelés, pré-emballés. Le Sénégal a dépassé l’année dernière le Kenya en termes de volume exportés de fruits et légumes mais en valeur, il y a encore un différentiel très élevé. Ainsi pour le Kenya il y a dix ans le marché européen, y compris le Royaume-Uni, représentait 85% des volumes d’exportation aujourd’hui nous sommes à 50% mais en valeur nous sommes à 70%. Mais il y a d’autres niveaux de transformation qui sont accessibles comme les jus, les purées et autres.

La crise a aussi multiplié des initiatives innovantes, notamment numériques via des start-ups, en matière de distribution par exemple avec des plates-formes en ligne pour mettre en lien les producteurs et les consommateurs permettant de limiter les pertes post-récolte. Des imitatives à encourager ?

Le Kenya et le Nigeria avaient largement enclenché le mouvement. Mais très clairement il y a eu une accélération avec le défi de continuer à approvisionner les consommateurs avec des marchés qui étaient fermés ou des perturbations logistiques qui ont modifié les chaînes d’approvisionnement. Nous sommes toutefois sur une certaine catégorie de consommateur, cela ne touche pas encore le plus grand nombre. Mais il est clair que ce sont des initiatives à suivre à encourager.

Le Coleacp, en association avec les organisations professionnelles, a lancé un certain nombre d’opérations pilotes pour mettre en place des plates-formes très simples ne fût-ce que pour récolter au sein de leurs membres les données par rapport aux productions disponibles qui n’avaient pas trouvé de marché et de mettre cela en lien avec des plates-formes d’achat et de vente en ligne déjà existantes. Nous l’avons lancé en Guinée, en Côte d’Ivoire, au Cameroun, au Kenya, au Nigeria, au Ghana pour tous les fruits et légumes.

Le Coleacp a été particulièrement réactif face à cette crise en faisant régulièrement le point sur la situation du commerce et des produits horticoles au sein des pays ACP et de l’UE mais aussi en organisant des « bootcamp » en ligne ? Quels sont les retours sur ces initiatives et quelles étaient les principales préoccupations des producteurs – PME ?

Sur la formation en ligne à distance, elle existait déjà au Coleacp avant la Covid-19 mais nous avons effectivement accéléré la digitalisation de l’ensemble des appuis. Aujourd’hui, tout ce qui est fourni en termes de compétences, de savoir-faire, nous sommes capables de le faire à distance par voie numérique et nous utilisons plusieurs outils. Le vrai défi pour nous, qui l’a été dès le départ, a été d’embarquer le réseau de formateurs et d’experts dans près de 50 pays pour qu’ils accompagnent cette nouvelle manière d’enseigner, d’appuyer les opérateurs en étant capables eux-mêmes de créer du contenu numérique.

Au niveau de la demande, les questions santé sécurité restent une préoccupation. Comment accompagner l’entreprise dans sa mise en œuvre des mesures préventives et sanitaires. Au niveau de la compétence business, il y a toute la composante gestion de la trésorerie et gestion des ressources humaines. Une autre préoccupation a été bien sur comment gérer les perturbations logistiques mais aussi l’accès au financement. Cela s’est traduit à notre niveau par de nouveaux contenus dans nos offres de formation. Par exemple nous avons créé tout un parcours de formation sur la Covid-19 sur les aspects santé et sécurité.

Vous avez pris la tête du Coleacp il y a près d’une année avec au centre de votre action le changement du modèle agricole et alimentaire mondial vers un modèle plus durable, le « Growing People ». La Covid-19 vous a-t-elle conduit à adopter des inflexions à ce programme ?

La crise nous a convaincus d’un certain nombre de choses. Notamment l’importance pour démultiplier l’impact de travailler davantage sur les outils numériques. A coût égal l’impact potentiel est colossal. Continuer à investir sur cette dimension du capital humain, d’avoir des approches pragmatiques tout en allant vers des systèmes agro-alimentaires durables à tout point de vue.

La Covid-19 est arrivée dans un contexte déjà relativement changeant entre le Brexit, le Green deal, les négociations post-Cotonou entre les pays ACP et les européens, l’évolution des marchés. Nous essayons de rester dans ce contexte sur un certain nombre de convictions, d’intensifier et d’accélérer ce que nous faisions tout en étant humble, conscient de la complexité du moment où nous naviguons. N’oublions pas que nous n’avons pas encore passé la crise, nous sommes en plein dedans.

Pour le moyen terme, il faudra sans doute mettre en place cette dimension de résilience et d’adaptation au-delà de l’évolution réglementaire constante en intégrant un certain nombre d’autres paramètres notamment des perturbations logistiques qui impliquent réellement ce besoin d’agilité, de capacités d’adaptation au sein des opérateurs.

 

[1] Lire le rapport 2019 du Coleacp

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