20 septembre 2019 - 16:25 |

Fermeture des frontières au Nigeria : quelles conséquences ?

Les frontières du Nigéria sont fermées depuis un mois aujourd’hui. L’occasion de revenir sur cet événement et d’observer de quelle manière cette fermeture impacte les différents pays. En effet, le 20 août dernier, le Nigéria a soudainement fermé certaines parties de sa frontière occidentale avec le Bénin, avant de procéder à la fermeture de sa frontière nord avec le Niger grâce à l’aide de l'armée, des douanes, de la police, et des agents de l'immigration. Des institutions qui tentent d’empêcher l'exportation illégale[1]de carburant, et l’importation de véhicules d'occasion, mais aussi l'importation de riz.

Le président Muhammadu Buhari explique son choix :« Aujourd'hui que nos populations rurales sont retournées dans leurs fermes agricoles pour rehausser notre production, ce qui a permis à notre pays d'économiser d'énormes sommes d'argent qui auraient autrement été dépensées pour importer du riz en utilisant nos rares réserves étrangères, nous ne pouvons pas permettre la contrebande de ces produits agricoles dans des proportions aussi alarmantes ». En effet, la filière riz nigériane retrouve le sourire grâce à des prix plus bas et des agriculteurs mieux payés. « Les agriculteurs nigérians reçoivent un meilleur prix pour leur riz brut non décortiqué. Les meuniers nigérians, eux aussi, ont un meilleur prix. C'est donc une bonne affaire pour la filière nigériane du riz », explique à RFI, Cécilia Okele, la directrice de communication de Virco, une jeune entreprise rizicole à Abuja.

La CEDEAO s’insurge contre la fermeture des frontières

Néanmoins, cette situation ne plait guère à la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) qui s’insurge contre la fermeture des frontières nigérianes. Moustapha Cissé Lo, président du Parlement de la CEDEAO a condamné lundi dernier à Monrovia au Libéria en marge de la seconde session extraordinaire du Parlement de la CEDEAO la fermeture des frontières, qualifiant cette manœuvre de viole du Protocole d’accord relatif à la libre circulation des personnes et des biens dans l’espace CEDEAO auquel est partie le Nigéria. « La fermeture des frontières nigérianes avec le Bénin il y a plus d’un mois, et plus récemment avec le Niger, constitue un obstacle à la réalisation de l’objectif principal de la Communauté, qui est de parvenir à la création d’une région ouest-africaine prospère et sans frontières, » a déclaré Mahamadou Issoufou, président du Niger et de la CEDEAO.

Le Bénin et le Niger sont les premiers pays visés

Les effets sur le Bénin sont importants. Les exportateurs n’arrivent pas à écouler leurs stocks, les marchants subissent de lourdes pertes. Les fruits pourrissent à force d’attendre que la frontière s’ouvre à nouveau. Les dettes des marchands s’accumulent. Les prix de l’essence et des denrées alimentaires augmentent. Il est d’ores et déjà annoncé que les recettes douanières sont en baisse de 60 à 70 % depuis le début de cette interdiction, une baisse qui fera certainement souffrir le budget de l’Etat béninois en 2020. Le Niger est touché au même titre que le Bénin. Le président du Nigeria souhaite ainsi que les autorités des deux pays prennent « des mesures strictes et complètes pour réduire le niveau de contrebande à travers leurs frontières ».

Le Togo est également touché

L’arrêt des échanges commerciaux entre le Nigéria et le Bénin frappent aussi le Togo. Le pays commerce avec le géant nigérian via la frontière de Seme Krake, côté béninois, ce qui bloque également les exportations togolaises. Parallèlement, les Togolais ne sont plus approvisionnés en carburant.

Emmanuel Sogadji, président de l’Association des consommateurs du Togo explique cette situation à Deutsche Welle : "La demande a été forte en un temps record. Leur stock était totalement épuisé et il n'y avait plus rien à vendre. Ce qui fait que dans les stations, il n'y avait même plus de stock pour vendre aux consommateurs. Chez les contrebandiers, on n'en trouvait pas non plus."

D’autres secteurs sont touchés : la filière maraîchère. Des tonnes de tomates togolaises ont dû être achetées par le gouvernement togolais et l'armée pour ne pas les laisser pourrir (Lire : L'armée achète les tomates togolaises invendues à cause du Nigeria).  Mais ces mesures ne suffisent pas : « Dans la zone des lacs, la plupart des produits agricoles, le gombo, la tomate et les piments verts, sont vendus en grande partie au Nigéria. Et depuis que la frontière a été fermée, de nombreux agriculteurs ont des difficultés pour rembourser leurs dettes auprès des structures de microfinance. Et donc, tout le stock des produits qui étaient vendus par bassine à FCFA 2000, 5000, ou 10000 sont revenus sans trouver preneur, même à FCFA 300 ou 500 », peut-on lire. Une situation qui devient chaque jour un peu plus préoccupante.

 

[1]Rappelons qu’il est interdit d’exporter ces produits au Nigéria :

Sorgho, millet (céréales : riz étuvé, riz blanchi, mil, maïs importé), farine de blé, huile végétale en vrac ou en fûts, marchandises conteneurisées par voie terrestre, poulets congelés, manioc et produits dérivés, jus de fruits, eau minérale (gazéifiée et non gazéifiée), spaghetti et nouilles (pâtes alimentaires coupées en lanières minces), biscuits de toutes sortes, comprimés et assimilés par voie, sucrerie tels bonbons et chocolats, bière en bouteille ou en canette, spirale pour répulsion de moustiques (mosquito), pneus réchappés ou usagés, machine à sous, friperie, réfrigérateurs et climatiseurs usagés, appareils compresseurs usagés, ciment ensaché, véhicules de toutes sortes par voie terrestre, véhicules de plus de 08 ans d’âge, textiles de toutes sortes par voie terrestre, tissus imprimés (Ankara), cahiers, enveloppes, gypse, pioches.

Pays: 
Filières: 
Secteurs: 

Commentaires

Certes les produits sont censés circuler librement dans l'espace CEDEAO, soit les produits régionaux soit ceux importés des pays tiers et ayant payé les droits de douane (DD) du tarif extérieur commun (TEC) et étant alors censés circuler en libre pratique dans la CEDEAO. Mais le Nigéria a de bonnes raisons de mieux se protéger des importations venant de pays voisins qui n'appliquent pas forcément les DD du TEC par suite de la "compréhension" des douaniers avec l'accord de leurs gouvernements. Le rapport du 14 septembre 2017 du Secrétariat de l’OMC sur l'examen des politiques commerciales de l'UEMOA soulignait que, en dépit de leur monnaie unique, le FCFA, "Une cause persistante de la faiblesse des échanges intracommunautaires réside dans les nombreuses entraves au commerce au sein de la zone. En effet, l'absence d'un système de marché unique (libre pratique) donne lieu à des taxations multiples et prive l'Union du système d'entrée unique des marchandises, l'un des atouts d'un territoire douanier communautaire… La libre circulation des marchandises communautaires (d'origine ou après la mise en consommation dans un État membre) et en transit rencontre maintes difficultés liées entre autres aux besoins de recettes pour chaque État membre ou aux manœuvres frauduleuses... Des initiatives nationales d'interdiction d'importation de certains produits (carnés en particulier) sont à mentionner au sein de l'Union, notamment au Sénégal pour la volaille, au Mali pour la viande de bœuf et la volaille, au Togo pour la viande de bœuf congelée, entre autres… Les multiples taxes perçues par certains États membres sur des produits agricoles n'encouragent pas les producteurs… L'importance des exportations informelles serait en partie liée à la multitude de taxes et autres prélèvements lors du passage des frontières, malgré le libre-échange en principe en vigueur entre les États membres" (https://www.wto.org/french/tratop_f/tpr_f/tp462_f.htm). Bref les restrictions à l'importation sont largement partagées dans la CEDEAO. Qui plus est ces Etats voisins du Nigéria bénéficient de l'avantage de change du FCFA, monnaie forte alignée sur l'euro qui leur donne un fort avantage de compétitivité à l'importation, tout en bridant la croissance économique puisque le seul objectif des Banques centrales de l'UEMOA et de la CEMAC, comme de la Banque centrale européenne, est de lutter contre l'inflation. Et comme la Côte d'Ivoire et le Ghana ont mis en œuvre depuis la fin 2016 leurs APE (Accords de Partenariat Economique) intérimaires avec l'UE, ce qui va les obliger à réduire leurs DD sur 80% de leurs importations venant de l'UE, on comprend que le Nigéria, qui s'oppose toujours à la signature de l'APE régional, veuille se mettre à l'abri de ce dumping supplémentaire.

Publicité

Votre publicité sur notre site

En savoir +