22 février 2011 - 11:24 |

De la connexion prix physique et prix sur les marchés

Ou ”Comment nourrira-t-on 9 milliards d’hommes en 2050 ?

(22/02/2011)

_ Article de Alphonse Delaroque, Associé KPMG, paru dans latribune.fr du 18 février 2011. _

Ce samedi (19 février 2011, Ndlr), le Salon de l’Agriculture ouvre ses portes à Paris au même moment où les vingt pays les plus puissants du monde sont réunis pour parler de la gouvernance mondiale. La présidence française du G20 a clairement affiché sa volonté de limiter la volatilité des marchés de matières premières agricoles.

Mais les prix de ces marchés sont-ils représentatifs de ceux des transactions réelles quand la part des échanges mondiaux représente moins de 20 de la production mondiale pour le blé et moins de 10 pour le riz ? Les opérateurs financiers ont-ils une responsabilité sur la volatilité des marchés des matières premières agricoles ? « Aucune preuve » a conclu en janvier le rapport du Centre d’analyse stratégique. Les explications sont bien ailleurs et les mesures à prendre ne concernent pas directement les marchés qui viennent mesurer les pénuries ou les excédents de façon plus ou moins parfaite.

L’équilibre entre l’offre et la demande est rarement atteint pour les matières premières agricoles : l’offre est rigide à court terme, difficilement maîtrisable du fait de la longueur des cycles de production et des aléas climatiques… ces derniers ayant une influence sur la quantité et la qualité des récoltes. La demande est peu élastique et les habitudes alimentaires dans les pays développés renforcent cette inélasticité. La demande globale s’est accentuée ces dix dernières années à cause de l’accroissement de la population mondiale, de la progression de la consommation de viande dans les pays qui se développent, de l’utilisation grandissante de terres agricoles pour la production des biocarburants.

Alors comment nourrir une population mondiale croissante en limitant la volatilité des prix des matières premières agricoles ? Il faut sortir d’une logique défensive pour aller vers une logique de renversement des comportements et des politiques. C’est un enjeu de société.
Les parties prenantes s’accordent sur la nécessité de créer en urgence une institution supranationale pour réguler l’alimentation de la population mondiale. Cette institution devrait élaborer une politique autour de cinq axes.

La mise en place d’indicateurs permettant d’estimer la quantité, la qualité des récoltes attendues, les stocks disponibles par matière première agricole et leurs lieux de stockage est essentielle. Il faut y ajouter la construction d’outils de prévisions des besoins alimentaires fondés sur les évolutions démographiques et le développement des différentes régions du monde ; ces informations devront faire l’objet d’une diffusion rapide et régulière auprès des acteurs de différentes filières. Seuls les chiffres préliminaires 2009 sont disponibles aujourd’hui.

À partir de ces informations, il sera possible d’établir une politique de stockage en relation avec les États, qu’ils soient structurellement déficitaires ou excédentaires et ce par grande région du monde (Europe de l’Ouest-bassin méditerranéen, mer Noire-Moyen-Orient…) Le stockage, opération mobilisant des capitaux importants et nécessitant des infrastructures conséquentes, devra faire l’objet de financements public et privé. Le financement public pourrait être couvert par un prélèvement sur les échanges sur les marchés physiques et financiers.

Un autre axe de réflexion est la contractualisation entre les pays producteurs excédentaires (l’Europe de l’Ouest, les États-Unis…) et les pays traditionnellement importateurs ; ces contrats devront être mis en place sur plusieurs années garantissant un niveau d’approvisionnement et donnant de la visibilité aux agriculteurs pour investir.

La recherche doit être intensifiée pour mieux exploiter les terres et développer les rendements qui sont faibles dans beaucoup de régions du monde. Les États devront favoriser la vulgarisation des résultats de cette recherche auprès des agriculteurs de leur pays.

Il faudra enfin inciter les États à mettre en culture des terres arables à destination de l’alimentation des populations locales, notamment en Afrique, et se poser une question stratégique à propos des biocarburants : ils utilisent des millions de tonnes de céréales, d’oléagineux… et détournent des millions d’hectares de leur vocation première qui est de nourrir les populations. Les États-Unis et la Communauté européenne ont donné des objectifs d’incorporation du bioéthanol dans les carburants à une période d’excédents de production de céréales : ces objectifs doivent-ils être maintenus, revus à la baisse ?

La croissance des besoins alimentaires de la population mondiale étant plus forte que la production mondiale de matières premières agricoles, ces mesures devront être rapidement prises sous peine de voir flamber les prix agricoles de façon structurelle et de voir ressurgir des émeutes de la faim dans de nombreux pays. Il faut donc réagir. Vite. Inverser la tendance est possible par des investissements significatifs dans l’agriculture mondiale. Et il y a de l’espoir car les taux de rendement à l’hectare sont encore faibles dans beaucoup de pays : la moyenne mondiale des rendements du blé en 2009 est d’environ 30 quintaux par hectare (source FAO Stat), quand elle atteint plus de 90 quintaux dans certaines régions de France. La marge de progression est donc importante.

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