26 mars 2020 - 14:41 |

Au Sahel, des PME agroalimentaires autonomes en énergie grâce aux résidus agricoles

Coques des noix de cajou et de karité, coques de gousses d’arachide, noyaux de mangue ou balle de riz sont autant de résidus produits par les PME agroalimentaires qui peuvent être utilisés pour assurer leur approvisionnement énergétique. Le projet BioStar, coordonné par le Cirad avec neuf partenaires européens et africains[1], relève le défi de sécuriser l’approvisionnement en énergie – électricité, chaleur, force motrice - des PME agroalimentaires, mais aussi coopératives et groupements de femmes. Les pays pilotes sont le Burkina Faso et le Sénégal. BioStar s’inscrit dans le cadre du programme européen DeSIRA (Development Smart Innovation through Research in Agriculture) et sera financé sur une durée de cinq ans (2020-2024) par l’Union européenne et l’AFD pour plus de €11 millions.

Joël Blin, chercheur en bioénergies spécialiste des procédés thermochimiques et des biocarburants au sein de l’unité Biomasse Bois Energie Bioproduits du Cirad donne les clés de ce projet à CommodAfrica.

Comment est né le projet Biostar ?

Cela fait un certain temps que le Cirad travaille sur les bioénergies en Afrique de l’Ouest avec ses partenaires, essentiellement dans la recherche et le renforcement des capacités. Mais, les activités que l’on pouvait mener étaient parfois n’étaient pas toujours en phase avec les réalités du terrain. En même temps, il y a un vrai besoin d’un accès à l’énergie en zone rurale pour les industries de transformation alimentaire. Des maillons manquent pour qu’il existe une vraie filière biomasse-énergie qui émerge en Afrique de l’Ouest avec des équipementiers qui soient en mesure de fabriquer des équipements pour les bioénergies, de les installer et d’assurer aussi une maintenance et de la formation pour les opérateurs qui vont les utiliser au quotidien. Aujourd’hui, on observe un engouement pour les bioénergies et les énergies renouvelables en général à la fois de la part des décideurs et des bailleurs. Mais avant de pouvoir financer des grandes activités de plantation de biomasse énergétique, il faut démontrer la faisabilité, que cela fonctionne bien et qu’il existe les maillons intermédiaires. C’est l’un des enjeux de BioStar.

Pourtant dans l’industrie sucrière, par exemple, plusieurs sociétés basées en Afrique produisent de l’électricité à partir des bagasses et cela marche ?

Oui. Mais nous, nous nous positionnons sur la petite - moyenne puissance. Jusqu’à présent le Cirad en Afrique de l’Ouest a surtout travaillé sur le downscaling. Les procédés de bioénergie sont réputés être rentables et viables à grande échelle. Typiquement dans les filières sucre, palmier à huile, coton. Mais passer à des échelles plus petites, là c’est compliqué. L’enjeu est aujourd’hui de savoir comment installer des solutions de petite et moyenne puissance en Afrique de l’Ouest pour répondre aux besoins des acteurs notamment en zone décentralisée.

La bioénergie est-elle une source d’énergie compétitive ?

L’accès à l’énergie est très compliqué en Afrique de l’Ouest. C’est véritablement un frein au développement. Aujourd’hui, les PME de transformation agro-alimentaires pour sécuriser leur approvisionnement en énergie sont bien souvent obligées de migrer vers les zones urbaines. Et malgré cela, l’énergie reste leur poste financier le plus important. En outre, ces unités génèrent souvent des résidus, qui ne sont pas ou peu valorisés alors même que leur gestion est problématique en zone urbaine.

Le pari que l’on fait avec BioStar est que si l’on arrive à valoriser ces résidus pour rendre les unités de transformation alimentaire autonomes en énergie. Ainsi, elles pourront rester en zone rurale, au plus proche des zones de production agricole. Cela va limiter les transports, les pertes post-récolte et cela pourra créer de l’activité en zone rurale. Un cercle vertueux qui va permettre de gagner à la fois sur le plan économique et sur le plan social en zone rurale.

Les PME dans les zones rurales sont peu nombreuses ? Comment allez-vous les identifier ?

C’est un fait. Mais il y a rural et rural. Aujourd’hui, les PME ne sont pas identifiées. Nous avons identifié les filières. Le diagnostic de ces filières va être fait et on va voir quels sont les acteurs, où sont placées ces filières et sur la base d’une analyse multicritères – techniques, sociologiques, environnementaux, sécuritaire, et d’aptitude à l’innovation -sélectionner les PME avec lesquelles nous allons travailler. Ce choix sera fait avec l’ensemble des partenaires du projet et les interprofessions.

Quand on fait du benchmarking des projets de bioénergie en Afrique de l’Ouest, bien souvent le projet se termine quand la solution vient d’être mise en place. Le fait que cela ne fonctionne pas, ce n’est pas seulement lié des problèmes techniques mais aussi des verrous logistiques, de formation, d’organisation des filières.

Les PME disposeront-elles suffisamment de biomasse pour faire fonctionner une unité de bioénergie ?

Effectivement, il faut s’assurer que les matières premières seront suffisantes. Ce que l’on revendique c’est une approche territoriale. Aujourd’hui, dans la première phase, si les PME ne sont pas décentralisée en zone rurale, ce n’est pas très grave. On veut montrer la faisabilité. Nous ne considérons pas la PME comme une entité isolée mais appartenant à un territoire et nous regardons quels sont les autres acteurs à mobiliser pour sécuriser l’approvisionnement en résidus tout en faisant fortement attention qu’il n’y ait pas de problèmes de compétition d’usage de la biomasse.

Comment avez-vous identifié les cinq filières ?

Ce sont les filières où il y a des quantités énormes de résidus non valorisés et où il y a un problème de gestion des résidus. Ce sont les filières cajou, riz, arachide, karité et mangue. La filière karité consomme beaucoup de bois de feu mais en même temps elle génère des résidus - boues de barattage et coques -qui sont d’excellents combustibles. Ces résidus peuvent permettre d’être autonome en énergie mais cela nécessitera une optimisation des process. Pour la mangue, on travaille sur la mangue séchée qui a besoin de beaucoup de chaleur et c’est surtout le gaz qui est utilisé. Mais comme c’est une filière qui dure très peu de temps sur l’année, les résidus qui sont générés auront du mal à être valorisés. Nous allons alors avoir une approche plutôt territoriale. Au Burkina les vergers de mangues sont souvent à côté des anacardiers où il y a beaucoup de résidus, qui vont servir pour la filière mangue. On fera la même chose au Sénégal avec la filière arachide qui fournira la chaleur pour sécher les mangues.

Au niveau des entreprises, les technologies que vous allez mettre en place excitent-elles déjà ? 

Cela va dépendre des filières. Soit on va travailler avec des équipementiers du Nord et voir comment adapter, optimiser et surtout rendre compétitifs leurs procédés. Soit ce sont des solutions techniques que l’on va développer avec l’ensemble des partenaires du projet. Dans tous les cas on travaillera avec des équipementiers locaux, qui vont soit concevoir, soit installer ces solutions techniques et assurer la maintenance. Produire de la bioénergie c’est un métier. Les PME impliquées dans le projet auront accès gratuitement à ces équipements.

Pourquoi avoir choisi le Burkina et le Sénégal ?

C’est un projet qui est financé dans le cadre du programme DeSIRA de l’UE qui est dédié au Sahel, cofinancé par l’AFD. Nous ne pouvions pas travailler sur trop de pays en parallèle. Nous avons donc deux pays pilotes, le Burkina Faso et le Sénégal mais la Côte d’Ivoire, le Mali et le Niger seront impliqués. Dès le démarrage, nous allons identifier les acteurs dans ces trois pays et tout au long du projet nous allons les associer à la démarche et à la méthode pour que les futurs porteurs de projets puissent bénéficier de tous les actifs, les succès et les erreurs du projet BioStar.

 

[1] Les neuf partenaires sont : au Burkina Faso : le 2iE, l’IRSAT, l’Université de Ouagadougou II ; au Sénégal : ISRA/Bame, Université Gaston Berger de Saint-Louis du Sénégal ; en Europe : l’Université catholique de Louvain en Belgique, Institut d’ingénierie agricole de l’Université de Hohenheim en Allemagne et l’Université Roma III en Italie et l’ONG Nitidae.

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