28 février 2017 - 17:15 |

Pour l'Afrique, la fin des quotas sucriers de l'UE ne change guère la donne

La fin des quotas sucriers dans l'Union européenne (UE) entraine une course à la productivité et à la rentabilité des principaux acteurs industriels. Mais son impact sur le marché mondial doit être relativisé car le sucre de betterave ne représente qu'une faible part du marché mondial du sucre. S'agissant de l'Afrique, sa filière sucrière est déjà confrontée au sucre importé du Brésil et d'ailleurs et le sucre européen ne sera qu'un acteur parmi tant d'autres.

Interview exclusive de Benoît Coquelet, directeur général du Groupe français Somdiaa, à CommodAfrica.

 

Quel impact aura, selon vous, la fin des quotas sucriers européens le 1er octobre 2017 ?

La fin des quotas renforce les plus forts. Les grands groupes sucriers ont tous la même stratégie : augmenter les superficies emblavées, augmenter la durée des campagnes, concentrer les usines et augmenter les capacités afin d'accroître la production et parvenir à un prix de revient plus compétitif. D'emblée, Tereos avait annoncé une augmentation de 20% de sa production et Cristal Union devrait progresser de 30% sur 2 ans. Tout le monde veut augmenter sa production et donc l’enjeu aujourd’hui est de trouver des débouchés.

S'ils augmentent leur production, en toute logique, ils ont le marché ?

Les groupes sucriers ont créé des filiales ou des sociétés de trade. Certains sont restés en France, d’autres se sont installés à Genève ou à Dubaï pour faire du commerce et optimiser leurs marges plutôt que de passer par les traders habituels comme Sucden, ED&F Man, Bunge, etc.

La hausse de production européenne de sucre va-t-elle peser sur les cours du sucre ? Cela fragilisera-t-il le développement des filières africaines ?

Il faut modérer tout ça. La betterave c’est 39 millions de tonnes (Mt) sur une production mondiale de sucre de 179 Mt. La production la plus importante -de loin- c’est la canne à sucre. Ensuite, que ce soit la betterave ou la canne, l'élément majeur qui impacte le cours mondial, c’est la climatologie. Si le climat est bon et que les rendements sont bons, la production, en général, dépasse la consommation. Donc les incidents climatologiques ont un impact beaucoup plus important que ces 20% d’augmentation de production chez les principaux pays producteurs européens.

En revanche, ce qui est certain c'est que les opérateurs européens vont chercher des débouchés africains. Ils vont alors se retrouver en compétition avec du sucre brésilien, thaïlandais, indien, etc. Ils vont aussi faire face à des sociétés de négoce traditionnelles, très bien structurées, avec des réseaux très anciens. Le challenge n’est pas facile pour eux.

Mais ne seront-ils pas très compétitifs justement grâce à la hausse des rendements, etc. ?

L’avenir nous le dira. Ils ont investi beaucoup d’argent pour réduire leurs coûts de production à travers les économies d’énergie, etc. mais le sucre brésilien n’arrive pas cher non plus. N’oubliez pas que les Européens produisent en euro et les Brésiliens en real, sans parler des Thaïlandais, des Indiens, etc. Aujourd’hui, la monnaie est un élément majeur d’évaluation des matières premières.

Quand on produit en Europe, on produit avec la sécurité sociale, la retraite, la formation, etc. On en est très loin dans les principaux pays producteurs que sont le Brésil, l’Inde, la Thaïlande, le Mexique, etc.

En tant que producteur africain, comment voyez-vous la situation après la fin des quotas européens ?

En tant que producteur africain, cela ne changera pas grand chose. Nous avons toujours pour objectif de monter en production pour continuer à satisfaire les marchés et à abaisser nos prix de revient pour être le plus compétitif possible. Le sucre européen arrivera sur les marchés africains au même titre que tous les autres sucres. Les traders chez Tereos parleront mieux français que les traders anglophones, mais leur objectif sera indentique.

Ceci dit, les situations des marchés africains sont très disparates. Certains pays, comme le Ghana, ne produisent pas de sucre du tout . Le Nigeria en produit 15 000 t pour une consommation de 1,2 Mt. Le Nigeria produit autant de sucre que la République centrafricaine…

Dans les pays francophones d’Afrique sub-saharienne - au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Cameroun, au Congo, au Gabon, etc., ils s’organisent pour satisfaire leur demande en totalité ou en partie à partir de sucre produit localement.

Dans un contexte de libéralisation, d'accords de partenariat économique (APE), pensez-vous qu'il y ait un regain de protectionnisme africain ?

Je pense qu’il est indépendant de cette opération. Car si vous avez un sac de 50 kg qui entre, à la limite, cela nous est égal qu’il vienne de Reims, d'Allemagne ou de Thaïlande. Pour nous, ce qui est important c’est que le sac importé paie ses droits et taxes comme tous les autres sucres, qu’il soit déclaré. Le regain de protectionnisme ne peut correspondre qu’à la création des conditions pour que certains pays développent leur industrie sucrière comme cela s’est initialement passé en Europe ou ailleurs.

Mais, avec les APE, à terme, le sucre européen arrivera sans payer de droits de douane, ce qui risque d'impacter les filières ?

Je ne crois pas qu’il y ait besoin des APE pour renforcer un secteur. Tous les producteurs, quel qu'ils soient, savent qu’ils sont dans un contexte mondial et qu’il faut baisser les coûts tout en continuant à investir des sommes relativement importantes, dans des contextes environnementaux et sociaux de plus en plus compliqués. Les normes au niveau environnemental sont suivies de façon très strictes, ce qui contribue au prix de revient du sucre.

Un cours mondial reflète une situation de l’offre par rapport à la demande mais ne reflète en aucun cas un coût de production des principaux producteurs.

Donc, que faire ?

Il faut continuer à travailler en Afrique comme on l’a fait en Europe et un peu partout. Les objectifs des pays africains ne sont pas différents de ceux des Européens à travers cette réforme des quotas. Les Européens ont dit : on veut augmenter nos superficies, notre production, on veut réduire nos besoins en énergie, notre consommation d’eau, etc. pour améliorer nos prix de revient. Et les producteurs européens sollicitent leurs autorités afin que la transition soit la plus harmonieuse possible, sans remettre en cause tous les acquis en terme d’investissements, d’emplois et autres.

En Afrique, c’est exactement la même stratégie. Sauf que les pays européens vont se retrouver, du moins à ce stade aujourd’hui, dans une situation excédentaire et qu’ils cherchent des débouchés, notamment en Afrique, proche géographiquement. L’Afrique, elle, cherche à augmenter sa production pour accompagner la croissance de ses marchés.

Le but ultime est différent mais le moyen pour y arriver est le même. Maintenant, attendons ! Laissons passez 2 ou 3 ou 4 ans, et voyons l’évolution du cours mondial. Avec un cours mondial à $ 250, y aura-t-il toujours autant de paysans européens qui voudront faire de la betterave ?

Vu la concurrence mondiale, est-ce une bonne idée que l’Afrique produise du sucre ?

Pour moi, évidemment, oui. Non seulement c’est une bonne idée, mais c’est une très bonne idée ! Car dans la plupart des pays producteurs en Afrique, les conditions climatiques s'y prêtent. La canne à sucre se produit dans la « Torrid Zone », entre les deux tropiques, où de nombreux pays d’Afrique se trouvent. Et ce qu’on cherche en Afrique, c’est de développer des cultures locales. Le blé ne poussera pas mais la canne à sucre, si !

Quant vous développez la culture de la canne, vous êtes capable de générer de l’énergie, de développer un tissu de PME avec un ensemble de sous-traitants qui s’installent pour le transport, le planting, etc. Et par endroit, vous avez la possibilité de développer des cannes villageoises auprès de petits planteurs.

En outre, c’est une grosse économie de devises. On voit bien aujourd’hui le cas du Nigeria qui importe près de 1,5 Mt de sucre avec une dévaluation rampante du naira.

En moyenne, quel est le coût de revient de production de sucre ?

C’est impossible à savoir tellement les contextes sont différents. Le prix de revient peut varier du simple au double selon le pays et la situation géographique y compris à l’intérieur d’une même pays.

Mais on n’invente rien. Ce qui se passera en Afrique est ce qui s’est passé en Europe. En Europe, ce sont les plus gros qui sont restés. En France, cinq sucreries sur 30 ont fermé. Sans parler des pays moins productifs comme la Grèce.

En réalité, les filières ne se développent que s’il y a des volontés stratégiques définies et affirmées, portées au plus haut niveau de l’Etat. Pas nécessairement sous forme de subvention, mais ils faut des cadres réglementaires intelligents, adaptés, incitatifs, figés dans la durée. La Politique agricole commune a porté le développement de l’agriculture en Europe sur une très longue durée. En Afrique, c’est pareil. Il n’y a rien de nouveau à inventer. Il n’est juste question que de la mettre en œuvre.

 



Quelques chiffres

Afrique de l'Ouest, du Sénégal jusqu'en RD Congo :

- Production : 756 000 tonnes (t)

- Importations : 3 187 000 t

dont :

- Ghana : 405 000 t

- Nigeria : 1 485 000 t

Des pays avec les devises les plus faibles de la zone.

 

Globalement, les 54 pays africains :

- produisent 10,3 millions de tonnes (Mt) de sucre

- importent 12,9 Mt

- exportent 4,6 Mt




 

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