29 octobre 2020 - 15:23 |

Homme, femme? Producteur, consommateur ? La recherche agricole doit être plus subtile

Pour que la recherche variétale soit un succès, c'est-à-dire qu'elle soit adoptée et bien travaillée par les agriculteurs à qui elle est destinée, il faut que cette recherche corresponde à leurs attentes et à ce qu'ils aiment et non qu'elle corresponde à de seuls critères scientifiques. Car ces agriculteurs sont producteurs mais aussi consommateurs. En outre, les chercheurs doivent savoir si  leurs travaux seront destinés à des hommes ou à des femmes.

Tel est en substance le message de l'équipe de scientifiques du CGIAR sur les racines, les tubercules et les bananes (RTB), dirigé par Graham Thiele, qui a publié l'étude intitulé "Les consommateurs ont leur mot à dire : évaluation des traits de qualité préférées des racines, tubercules et bananes à cuire, et implications pour l’amélioration variétale"*.

"Il faut s’attacher davantage à comprendre comment les préférences des consommateurs façonnent la demande et favorisent l’adoption. Cela est particulièrement important en Afrique subsaharienne, où les ménages agricoles sont à la fois consommateurs et producteurs, et parce que les hommes et les femmes jouent des rôles différents dans les exploitations agricoles et ont des préférences potentiellement différentes", est-il souligné.

"Il est extrêmement important de savoir quelles variétés sont adoptées et pourquoi, à la fois pour montrer la valeur des investissements dans les systèmes d’amélioration et semenciers, mais aussi pour savoir ce que les agriculteurs et les consommateurs veulent vraiment pour améliorer les programmes de sélection en vue d’un impact plus large".

Les préférences des consommateurs

D'où l'importance pour les sélectionneurs de veiller à ce que ces préférences soient considérées comme des caractéristiques spécifiques des nouvelles variétés afin de parvenir à une adoption plus large, souligne l'étude Les consommateurs ont leur mot à dire : évaluation des traits de qualité préférées des racines, tubercules et bananes à cuire, et implications pour l’amélioration variétale*.

L'étude souligne que de nouvelles variétés ont été adoptées dans certains pays : bananes en Ouganda, manioc au Nigeria, pommes de terre au Kenya, patates douces en Ouganda et ignames en Côte d’Ivoire. Graham Thiele souligne avoir été étonné "de constater que dans plusieurs cas, comme pour le manioc au Nigeria, la pomme de terre au Kenya et l’igname en Côte d’Ivoire, les sélections des agriculteurs à partir des essais variétaux réalisés en milieu paysan ont conduit à une adoption plus large de nouvelles variétés que celles qui avaient été sélectionnées et diffusées formellement par les sélectionneurs."

"Cela suggère que nous devons examiner la manière dont nous donnons la priorité aux caractères dans les programmes de sélection, y compris les processus officiels d’homologation des variétés, afin de pouvoir fournir ce que les agriculteurs, les transformateurs et les consommateurs souhaitent effectivement. Mais nous devons aussi associer cette démarche à la mise au point de systèmes semenciers qui répondent mieux à cette demande”.

La banane a été la culture la plus difficile, avec une faible adoption de nouvelles variétés, en particulier pour les bananes hybrides, issues de croisements délibérés. Dans ce cadre, Enoch Kikulwe, co-auteur de l’étude, confirme que “ces études d’adoption montrent qu’il est difficile d’introduire un hybride de banane à moins qu’il ne réponde aux préférences particulières des consommateurs. L’adoption sera assez limitée même si les hybrides ont un rendement plus élevé et d’autres caractéristiques agronomiques favorables”.

Un autre co-auteur, Béla Teeken, a expliqué que “parfois, en y regardant de plus près, on trouve des préférences spécifiques liées au genre. Par exemple au Nigeria, la variété de manioc Nwaocha est particulièrement appréciée par les femmes qui effectuent la plupart des opérations de transformation, parce qu’elle a une bonne aptitude à la transformation (elle fermente rapidement), et surtout : elle a une couleur blanche éclatante qui la rend parfaite pour la fabrication de l’abacha, un produit à base de manioc râpé”. Ce qui explique que les consommateurs préfèrent parfois "les variétés locales car elles présentent des caractéristiques essentielles que l’on ne trouve pas dans les variétés modernes."

L’igname est un autre exemple très intéressant car l’adoption variétale porte souvent sur des variétés traditionnelles d’autres régions. Amani Michel Kouakou, sélectionneur igname au Centre national de recherche agricole (CNRA) de Bouaké, souligne qu’en Côte d’Ivoire “la bonne qualité culinaire a été la clé de l’adoption relativement rapide des variétés traditionnelles comme Florido puis C18 (Dioscorea alata). Bien qu’elles ne soient pas aussi qualitatives que les variétés Dioscorea rotundata pour l’igname pilée (le foutou), elles sont moins chères, plus faciles à multiplier et à cultiver que les D. rotundata ; elles se conservent mieux et produisent une igname pilée acceptable”.

Ainsi, poursuit Dominique Dufour,  les femmes préfèrent souvent les variétés de manioc qui “fermentent rapidement”, ce qui signifie que les racines deviennent plus souples et qu’il est plus facile d’en retirer la fibre. Leur travail est ainsi plus productif et moins fastidieux.

 

* International Journal of Food Science and Technology, coordonné par le projet Rtbfoods.

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