30 juin 2017 - 15:30 |

« Les financements agro demandent une technicité particulière », Julien Lefilleur de Proparco

Proparco, bras armé de l'Agence française de développement (AFD) pour le financement du secteur privé, vient de publier ses résultats pour 2016 avec des engagements en hausse de 21%. Quelle est la place de l'agriculture et de l'agro-industrie au sein de Proparco, comment financer les projets agro-industriels, quelle politique pour favoriser les investissements dans ce secteur ? Julien Lefilleur, responsable de la Division des secteurs manufacturier, agro-industriel et des services de Proparco répond aux questions de CommodAfrica. 

Proparco vient de publier ses résultats 2016 avec une croissance de 21% et des financements à hauteur de plus de €1,2 milliard, dont un peu moins de la moitié en faveur de l’Afrique. L’agriculture et l’agro-industrie ne représentent que 4% des signatures et 7% des encours. Comment expliquer ce relativement faible engagement au regard des enjeux et défis du développement de l’agriculture et de l’agro-industrie en Afrique ?

Ces chiffres correspondent aux financements en direct sur l’agriculture et l’agro-industrie. Mais une grosse partie de notre activité est dans le secteur financier, qui inclut les fonds d’investissement et le secteur bancaire. Une partie de ces fonds sont réorientés vers l’agro-industrie. Donc, si vous prenez en compte les financements via le secteur financier, notre intervention se situerait entre 15 à 20%. Ce qui reflète la structure des économies africaines.

Proparco n’a financé directement qu’un seul projet en 2016 dans le domaine des engrais au Nigeria ?

Oui, c’est le projet Indorama où Proparco a investi en fonds propres. Nous n’avons signé qu’un projet mais nous en avons approuvé quatre dans le sucre, hévéa-huile de palme, bois et le thé, qui ont été ou seront signés en 2017.

Sur quels critères sélectionnez-vous les projets dans l’agro-industrie et agriculture ?

La moitié de nos clients sont des clients réguliers, l’autre des nouveaux que l’on découvre lors de nos prospections.

La première chose que l’on prend en compte pour accompagner un projet est de savoir s’il peut être financé par une banque locale. Il y a souvent deux ou trois critères qui empêchent les banques locales de financer un projet. Le premier est la maturité des projets. Par exemple, pour un projet dans l’hévéa, ou dans une moindre mesure le palmier à huile, il faut financer sur 10 ou 12 ans et ce pour plusieurs raisons.

La première est que l’hévéa met 6-7 ans à produire, ce qui implique déjà une période de grâce significative. La deuxième est que ce sont souvent des activités cycliques sensibles aux variations de cours. Il faut donc prendre des marges de manœuvre assez importantes sur le financement de manière à s’assurer que la contrepartie puisse rembourser, même lorsque les cours sont bas. Cela oblige à allonger la maturité du prêt. Par ailleurs, il faut être en mesure d’être flexible pour restructurer les prêts si besoin, ce que les institutions financières de développement, telles que Proparco, acceptent plus facilement de faire que des banques commerciales.

Pour toutes ces raisons, les banques locales peuvent être réticentes à financer des projets dans le sucre, l’hévéa ou le palmier à huile par exemple. Un autre aspect est que dans certains pays, les banques n’ont pas les fonds propres nécessaires pour proposer des tickets importants, ce qui oblige les entreprises agro-industrielles à syndiquer plusieurs banques locales lorsqu’elles ont des besoins de financements importants. Cela complique les transactions.

Et la dernière raison, qui n’est pas à négliger, est que les financements agro demandent une technicité particulière en termes de structuration, de connaissances du secteur. La sécurisation du crédit, par exemple, peut parfois être complexe. Dans de nombreux pays, les terrains ne sont pas forcément la propriété des entreprises, il faut alors nantir le matériel végétal, ce qui n’est pas nécessairement une sûreté qu’une banque souhaite mettre en place. Autre exemple, il peut parfois être pertinent, comme nous le faisons, d’indexer certaines caractéristiques de votre financement à l’évolution des cours. Ces pratiques ne sont pas encore très répandues sur le financement agro-industriel en Afrique.

En dehors des grandes filières d’exportation, comment Proparco peut accompagner cette nouvelle génération d’entrepreneurs africain de l’agrobusiness de transformation tournés principalement vers le marché intérieur et la satisfaction des besoins de la population urbaine croissante et dont le pouvoir d’achat augmente ? Ces PME qui demandent aussi des financements spécifiques, la matière première étant agricole au départ et donc sujette aussi à l’évolution des cours et/ou aux aléas climatiques ?

Nous finançons la transformation. La plupart des entreprises pour lesquelles nous intervenons au stade de la production – les plantations – possèdent et opèrent également un outil industriel.

Dans ce cas là, c’est plutôt de la transformation tournée vers l’exportation ?

L’exportation permet de générer des devises ce qui a un effet positif sur les équilibres macroéconomiques dans des pays qui ont également des niveaux d’importation élevés. Les Etats, je pense, encouragent la création de valeur ajoutée localement pour générer des marges localement et avoir davantage de revenus en devises. Nous soutenons donc les industries de transformation tournées vers l’exportation.

Oui, mais pour partie il y a une volonté affichée des États que l’Afrique se nourrisse par elle-même !

Ce secteur, nous l’englobons dans les Fast-Moving Consumer Goods (FMCG). Effectivement, nous voyons une base industrielle croissante destinée à la consommation intérieure. C’est évidemment quelque chose qui nous intéresse. Nous finançons ces entreprises principalement via les fonds d’investissement et les banques. Pourquoi ? Car ce sont des entreprises encore souvent relativement petites, nous avons une taille minimum d’intervention – un financement moyen de Proparco se situe entre €10 et 15 millions - et deuxième aspect, ce sont par nature des entreprises qui sont tournées vers les marchés locaux donc avec des recettes en monnaie locale. Nous nous interdisons de les financer en direct pour éviter de soumettre les contreparties au risque de change. Néanmoins, nous finançons sans difficulté une entreprise locale relativement importante qui va exporter sur plusieurs marchés régionaux, auquel cas le risque de change se neutralise.

Quelles seraient les politiques publiques à mettre en œuvre pour favoriser les investissements dans les agro-industries ?

Dans de nombreux secteurs, notamment ceux qui visent les marchés domestiques, une protection aux frontières est souvent adaptée. C’est le cas dans la zone UEMOA en Afrique de l’Ouest dans plusieurs secteurs. Par exemple l’aviculture se développe bien si vous avez un marché protégé car, dans beaucoup de pays, les industries ne sont pas encore suffisamment compétitives. Elles doivent se consolider, bénéficier de rendements d’échelles. Dans les marchés où elle n’est pas protégée comme c’est le cas au Ghana, le secteur fonctionne mal. Plusieurs industries ne sont pas suffisamment matures en Afrique pour être en compétition avec le marché international. Une protection oui mais intelligente car si vous avez une protection aux frontières qui favorise illégitimement le producteur local en situation de monopole, cela peut pénaliser le consommateur avec des prix trop élevés. Il faut favoriser la compétition locale et lorsque vous avez deux ou trois acteurs, ce n’est pas inutile de mettre une protection aux frontières.

En outre, si vous voulez développer l’agriculture, il faut avoir accès à des ressources longues. Actuellement, en Afrique, le marché n’est pas en mesure de donner des ressources suffisamment longues. Que soient mises en place des garanties publiques pour allonger la maturité des ressources et en abaisser le coût, cela ne serait pas complètement absurde. Précisément pour les petites PME agro-industrielles. Cela a été fait au Nigeria mais juste avant la crise, donc les bénéfices sont difficilement mesurables. Mais bien sûr, il s’agit de ressources subventionnées, et une gouvernance exemplaire dans la gestion de ces ressources est dans ce cas fondamentale.

Ensuite il faut veiller à orienter les investissements vers les secteurs où il y a un réel avantage comparatif local. De manière caricaturale, en Afrique de l’Ouest ce sont le cacao, l’hévéa, le palmier à huile. Peut-être une troisième politique publique à mettre en œuvre serait d’orienter les investissements dans un nombre limité de secteurs mais qui correspondent à un véritable avantage comparatif des pays concernés.

Quels sont vos objectifs pour cette année ?

Proparco poursuit des objectifs de création d’emplois, de recettes fiscales pour les pays dans lesquels nous travaillons et d’impacts positifs, sur le climat notamment. L’agriculture et l’agro-industrie sont une cible importante car elles sont pourvoyeuses de nombreux emplois. En outre, nous travaillons avec des entreprises qui ont des standards élevés et que nous ambitionnons d’améliorer mais cela s’applique à tous les projets et n’est donc pas spécifique à l’agro-industrie.

 

 

 

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