31 octobre 2019 - 12:44 |

En marche vers le rééquilibrage du pouvoir dans la filière cacao mondiale

La Côte d'Ivoire a démarré très fort mardi soir au 25ème Salon du chocolat à Paris, avec d'une part son ouverture officielle  par Dominique Ouattara, Première dame de Côte d'Ivoire et marraine de cette 25ème édition, puis avec Miss Côte d'Ivoire, Mandjalia Gbané, qui a défilé pour le chocolatier français Cémoi, très présent aussi en Côte d'Ivoire, dans une robe en chocolat dessinée par le créateur ivoirien, Gilles Touré.

"Cette année, nous avons voulu mettre l'accent sur l'importance des pays producteurs de cacao qui seront tous présents, de la Côte d'Ivoire à l'Indonésie en passant par le Ghana ou l'Amérique du sud", a indiqué à l'AFP Sylvie Douce, fondatrice et organisatrice du salon. "Le salon, c'est plutôt la réjouissance, mais le fait d'inviter Mme Ouattara est symbolique, cela veut dire que les pays producteurs veulent exister et nous voulons montrer leur importance."

Un taux de scolarisation de 90%

Dans son discours d'ouverture, Dominique Ouattara, présidente du Comité national de surveillance des actions de lutte contre la traite, l’exploitation et le travail des enfants mais aussi de la Fondation Children of Africa, a présenté les actions du gouvernement pour lutter contre le travail des enfants dans la chaîne d’approvisionnent du cacao.

Rappelant qu'"avec une production annuelle de 2 millions de tonnes, le cacao représente 15% du produit intérieur brut, et près de 40 % des recettes d’exportation de la Côte d’Ivoire", Dominique Ouattara a évoqué le travail des enfants dans la chaîne d’approvisionnent du cacao : "cette problématique constitue une triste réalité à laquelle de nombreux pays font face dans le monde entier, et la Côte d’Ivoire n’y échappe malheureusement pas."

Elle a toutefois déclaré que "le travail des enfants ayant pour principale cause la pauvreté des producteurs, le gouvernement ivoirien met tout en œuvre pour améliorer leurs revenus, ainsi que leurs conditions de vie."

Et l'épouse du président ivoirien d'évoquer les mesures prises pour "éliminer ce fléau" : les "vastes campagnes de sensibilisation auprès des familles et des communautés productrices de cacao", la construction "de nombreuses écoles à proximité des plantations", Dominique Ouattara saisissant l'occasion pour remercier "les chocolatiers ici présents et les industriels du cacao qui ne manquent pas de participer à cet effort collectif, ainsi que le Conseil Café Cacao de Côte d’Ivoire qui est un partenaire actif de cette lutte."

Elle a rappelé la loi de 2015 qui rend l'école obligatoire -"ce qui n’était pas le cas auparavant"- ainsi que le nouveau code forestier qui "permet de préserver l’environnement afin de produire un cacao éthique et responsable et pourra je l’espère, régler le problème de l’occupation des forêts classées".

"Toutes ces actions ont permis d’améliorer considérablement le taux de scolarisation en milieu rural qui est passé de 59 % en 2008 à plus de 90 % en 2019", a-t-elle précisé.

"No passaran"

La place que les organisateurs du Salon du Chocolat ont voulu donner aux pays producteurs souligne la révolution en cours en Afrique de l'Ouest depuis le dernier salon il y a un an, et l'écho que cela a sur les autres pays producteurs à travers le monde.

Car, si l'on a assisté ces douze derniers mois à de nombreuses déclarations, mais aussi revirements et hésitations, il y a bel et bien une révolution en cours. Tout d'abord et avant tout, les n°1 et 2 mondiaux du cacao travaillent ensemble. Il ne sont plus -ou différemment- des voisins rivaux. Ensuite, ils n'hésitent pas à engager des bras de fer avec les multinationales du cacao et du chocolat pour parvenir à une meilleure rémunération de leurs planteurs, quitte ensuite à être plus conciliants. Ainsi, il a été annoncé qu'aucun cacao ne sortirait en 2020/21 de Côte d'Ivoire ni du Ghana à moins de $ 2 600 la tonne FOB, puis ce prix a été plutôt érigé en référence -un prix indicatif-  aux côtés de deux autres outils : le seuil de 70% du prix à l'export que le planteur doit percevoir et le différentiel de revenu vital (DRV) de $ 400 la tonne payé en plus du prix du marché lors de toute passation du contrat, ce différentiel étant au non versé au planteur en fonction du prix mondial du moment.

Troisièmement, et tout dernièrement, les autorités ivoiriennes et ghanéennes estimant que ce DRV n'était pas acquitté assez vite par les multinationales, ont menacé de revoir les conditions des schémas de durabilité et de certification des entreprises. Car chacun sait que le marché du chocolat de demain sera celui du chocolat certifié durable. A l'instar du marché mondial des bois tropicaux il y a quelques années, le cacao certifié ne sera plus, dans un avenir plus ou moins proche,  une question de valeur ajoutée par rapport à un cacao lambda,  mais une condition d'accès aux marchés.  Un "no passaran" pour du chocolat qui ne pourrait pas être dégusté sereinement, la conscience tranquille par rapport au travail des enfants et à l'environnement.

Les pays producteurs sont d'accord pour jouer le jeu. Ils ne réfutent plus du tout le travail des enfants - la "triste réalité" qu'évoquait Madame Ouattara- ni la déforestation. Cela peut même les servir en rmettant en place des politiques dans ces secteurs qui auront pour conséquence de réduire les volumes de production et donc en soutenant les cours mondiaux, leurs recettes publiques et les prix aux planteurs: lutter contre la cacaoculture dans les forêts classées permettrait de réduire de 300 000 à 500 000 t la production. D'ailleurs Allasane Ouattara a bien déclaré en juillet vouloir plafonner à 2 millions de tonnes sa production en 2020/21, sans préciser comment.

Mais lutter contre ces deux fléaux -travail des enfanst et déforestation- a un prix qu'ils n'entendent pas supporter seuls.  En Côte d'Ivoire, la réforme de la politique forestière nécessite un financement de $ 939 millions  et la lutte contre le travail des enfants € 116 millions.

Les pays consommateurs, bailleurs et entreprises (en plus de leurs propres schémas de durabilité) sont appelés à mettre la main à la poche au risque de décevoir leurs consommateurs qui sont aussi leurs électeurs. Car pour attiser le feu, les pays producteurs ont emboité le pas des ONG qui, depuis longtemps, dénoncent que sur un marché mondial du chocolat de $ 100 milliards, les producteurs n'en captent que $ 6 milliards alors que les gouvernements des pays consommateurs en retirent $ 15 milliards via la TVA et autres taxes perçues sur la vente de chocolat.

Pour Alassane Ouattara, l'objectif est de revenir à un prix minimum au planteur de FCFA 1000 le kilo comme en 2015/16 et même davantage en 2016/17. Certes, c'est mieux que les FCFA 825 actuellement, mais ces 1000 francs CFA feront-ils véritablement la différence ?

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Le monde du cacao attentif

Quoiqu'il en soit, le monde des producteurs de cacao est attentif à ce qui se passe en Afrique de l'Ouest. "Ce qui est en train de se passer est très intéressant, et constitue un moment important, car il s'agit d'une tentative de rééquilibrage du pouvoir dans la filière" cacao mondiale, explique à l'AFP Abel Fernandez, producteur de cacao en République Dominicaine et dirigeant d'une coopérative en commerce équitable Fair Trade-Max Havelaar.

"En moyenne, en Afrique de l'ouest, les producteurs de cacao reçoivent seulement 60% du prix de base d'exportation car les Etats appliquent une imposition élevée, alors qu'en Amérique latine, ils reçoivent de 80% à 85% du prix d'exportation", déclare-t-il. "Mais nous regardons quand même de très près ce qui est en train de se développer dans les semaines et mois à venir en Afrique de l'ouest, car cela peut nous amener à questionner les acheteurs pour obtenir nous aussi des prix plus élevés."

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