Dossier du mois

CACAO

Le cacao : une douceur, un produit financier, un moyen de vivre ?

Depuis des décennies, le cacao fait l’objet de débats, de politiques, d’accords internationaux, de contrats physiques ou financiers. Les Aztèques et les Mayas avaient vu juste en utilisant, dès les années 600, la fève comme pièce de monnaie. Une pièce de référence. Aujourd’hui encore, le cacao figure comme l’une des grandes matières premières  mondiales, cotées en bourses à l’instar de produits stratégiques comme l’or,  le pétrole, le dollar ou encore les Bons du Trésor américain.

Une fève dont le prix évolue, certes, selon ses propres fondamentaux de marché -l’offre et la demande- mais aussi au gré des humeurs, rumeurs et intuitions des investisseurs, spéculatifs ou non. Un prix du cacao d’autant plus volatil qu’il est coté sur les marchés financiers de Londres et de New York, permettant aux intervenants sur les marchés de jongler entre les deux, d’arbitrer, en fonction des seuls taux de change…. Sans oublier l’impact des seuils de déclenchement, la baisse suscitant, automatiquement, la baisse.

A l’heure de la durabilité, de la préoccupation croissante du consommateur, des ONG, des groupes de lobbying à l’égard de l’impact des cultures sur l’environnement, sur le travail des enfants, sur l’utilisation d’intrants chimiques, sur le respect sociétal, à l’heure aussi où en Europe, on s’inquiète des migrations, de ces jeunes qui rêvent d’un monde autre, de vivre bien, de gagner de l’argent, de vivre en ville plutôt que transpirer dans les champs, on commence à entendre -peut-être pas encore à écouter- ceux qui veulent replacer le cacaoculteur au centre de la problématique de la filière, de la fève à la barre de chocolat.

Replacer le cacaoculteur au cœur du débat, c’est revoir de fond en comble non seulement l’organisation de la filière, du marché, mais aussi toutes les logiques, tous les automatismes de raisonnement et de fonctionnement. Les évidences du marché du cacao ne sont peut-être pas immuables.

L’équipe de commodafrica.com vous souhaite une bonne lecture et recueillera avec grand intérêt vos réactions.

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RÉFLEXIONS CROISÉES SUR LA DÉTERMINATION DU PRIX DU CACAO

RÉFLEXIONS CROISÉES SUR LA DÉTERMINATION DU PRIX DU CACAO 

“Les producteurs, eux aussi, ont besoin de vivre"

 Au fil des années, on s’est inquiété des disponibilités en cacao face à une demande croissante, des bonnes techniques agricoles, de la qualité des fèves pour faire un bon chocolat, du travail des enfants dans les plantations, de l’impact de la cacaoculture sur l’environnement, etc. Aujourd’hui, on commence à s’intéresser au producteur, tout simplement, s’il arrive à vivre de son travail, à avoir accès à la santé, à mettre ses enfants à l’école, bref à avoir une certaine qualité de vie. Pour cela, il faut revoir chacun des déterminants du marché et du prix du cacao, avec un regard neuf.

 

Depuis fin janvier, les cours du cacao sur le marché à terme de Londres ont gagné près de 35%. L’espoir renaît après 18 mois de descente aux enfers, la tonne de fèves étant passée d’un pic de £ 2 577 le 13 juillet 2016 à un plus bas de £ 1 336 le 5 décembre 2017. Le marché était encore à £ 1 380 le 19 janvier 2018 avant de démarrer son ascension pour atteindre £ 1 865 le 24 mai, soit environ $ 2 480. On se situe aujourd’hui à un niveau de prix qui est dans la fourchette des $ 2 000 à $ 3 000  que Steve Wateridge, managing partner de Tropical Research à Londres, estime être le prix d’équilibre du marché du cacao au regard de l’évolution des cours sur les dix dernières années. «Au dessus de $ 3 000 sur le marché international, on stimule la production et on tue la consommation ; en dessous des $ 2 000, on stimule la consommation et la production est impactée», a-t-il résumé lors de la conférence mondiale cacao organisée à Berlin du 22 au 25 avril par l’Organisation internationale du cacao (ICCO) (lire nos informations).

Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes

Soit. Mais on revient de loin. Et les abymes dans lesquels la chute des prix en 2016-2017 a plongé les pays producteurs ont conduit ces derniers, une fois de plus, à réfléchir à autre chose, d’autres mécanismes, d’autres logiques de marché, d’autres alliances. Ce, d’autant plus, que, comme l’a rappelé le directeur exécutif de l’ICCO Jean-Marc Anga, la grave zone de turbulences n’a pas été vécue de la même façon par les différents acteurs de la filière. Ainsi, entre 2015 et 2017, le prix moyen de la barre de chocolat est passé de $ 14,22 à $ 14,75 tandis que le prix du kilo de fèves de cacao payé au producteur a chuté en moyenne de $ 3,20 à $ 2,01. Cet écart a permis à l’industrie des produits du cacao et du chocolat d’engranger $ 3,5 milliards. En définitive, le consommateur n’a pas bénéficié de la baisse du prix mondial du cacao et le producteur l’a vécu de plein fouet, sans coussin procuré par l’aval pour amortir sa chute.

Autre acteur à bien tirer son épingle du jeu, a poursuivi Jean-Marc Anga à Berlin, les gouvernements des pays consommateurs. Le marché mondial du chocolat est estimé à $ 100 milliards, les producteurs n’en captant que $ 6 milliards tandis que les gouvernements des pays consommateurs en obtiendraient $ 15 milliards, notamment via la perception de la TVA sur les produits à base de cacao.

Ceci dit, note encore le patron de l’ICCO, il y a quelque chose de dérangeant à penser que 85% de l’offre mondiale de cacao émane de seulement six pays à travers la planète -Côte d’Ivoire, Ghana, Cameroun, Nigeria, Indonésie, Equateur- dont 73% provient des seuls quatre pays africains, et que cette poignée de pays ne parvient pas à influencer les cours mondiaux. Ils se déclarent comme subissant et non dictant les prix. Pourtant, leurs interlocuteurs -les acteurs à l’autre bout de la chaîne- sont facilement identifiables puisque, là encore, une poignée seulement détient une position dominante : les quatre plus gros manufacturiers de chocolat représentent 55% de la fabrication mondiale et les 4 plus gros négociants 40% du trade mondial.

Le dialogue impossible ?

Alors, pourquoi cette absence de dialogue tant entre pays producteurs, qu’entre ces derniers et l’aval de la filière ?
Les pays producteurs seraient encore à jouer la concurrence, même si le dialogue engagé depuis mars entre la Côte d’Ivoire et le Ghana, soit 63% de la production mondiale, est prometteur (lire nos informations). On en est au démarrage et l’avenir dira si la volonté politique, au plus haut niveau, est réelle et ambitieuse. Pour l’heure, il est question de coordination de l’annonce des prix garantis au planteur en début de campagne, de mesures pour réduire les flux frauduleux transfrontaliers, de recherche conjointe, d’études en commun sur le stockage de fèves pour avoir une prise sur le marché.

 

Mais, d’ores et déjà, on constate que ni le Nigeria, ni le Cameroun n’est englobé dans la démarche. Le Nigeria (cf. l’interview de Sayina Riman, président de l’Association du cacao au Nigeria) a en ligne de mire le développement de son propre marché national et pas tant une action commune avec ses homologues ivoiriens et ghanéens. Le Cameroun, en revanche, semble regretter de ne pas avoir été inclus. « Aujourd’hui, il est nécessaire que les pays producteurs puissent harmoniser, coordonner leurs politiques. Autrement, on va jouer les uns contre les autres. Le Cameroun a redit l’année dernière à Bruxelles et encore à Berlin qu’il ne faut pas procéder par exclusion, il ne faut pas avoir que les plus gros. Il faut que l’ensemble des pays producteurs se retrouvent et comprennent que leurs intérêts sont communs», a rappelé le ministre du Commerce du Cameroun, Luc Magloire Mbarga Atangana.

Source : Ecobank

Une démarche commune qui prend d’autant plus de sens dans la perspective de la zone de libre échange continental qui a pris son envol à Kigali en mars, a-t-il rappelé (lire nos informations). Un marché interne africain qui représente 1,2 milliard de personnes face à quelque 500 millions en Europe et 300 millions aux Etats-Unis. « Le marché africain, c’est plus d’un milliard, certes avec un pouvoir d’achat plus faible mais le marché existe. En outre, les coûts logistiques devraient être moins élevés du fait de la proximité de l’approvisionnement.» Pour Sayina Riman, président de l’association du cacao au Nigeria, le calcul est simple : si seulement 20% de la population du Nigeria consomme ne serait-ce que 250 gr de cacao par mois, cela absorbera déjà la moitié de la production actuelle du géant de l’Afrique. Alors, imaginons si ces 250 gr sont consommés tous les 15 jours ou par 30 ou 40% de la population du pays … (lire l’article Nigeria ci-après).

Entre les producteurs et l’aval de la filière, maintenant, comment se fait-il que ces poignées d’acteurs ne parviennent pas à dialoguer afin que le fondement même de la durabilité de la filière -un prix équitable au producteur- soit assuré ? Apparemment, car les entreprises multinationales refusent d’évoquer la question des prix par crainte de tomber sous le joug des lois antitrust. « «Les lois antitrust existent pour s’assurer qu’il n’y a pas d’entente entre les industries au détriment du consommateur. Elles protègent le consommateur mais pas le producteur. Evoquer les lois antitrust qui empêcheraient de discuter des prix n’est pas un bon argument», a rappelé Jean-Marc Anga.

Des hypothèses iconoclastes

Alors, face à cela, que faire pour que la «manne cacaoyère» revienne davantage aux pays producteurs et aux producteurs eux-mêmes ? Car, comme le souligne le ministre du Commerce de Côte d’Ivoire Souleymane Diarrassouba, « Notre objectif est d’avoir une rétribution juste de notre cacaoculteur afin de pouvoir vous exporter des produits qui soient conformes à vos standards.» Car, ne manquent pas de souligner les uns et les autres, chaque nouvelle exigence du marché des consommateurs -certification, non-déforestation, lutte contre le travail des enfants, niveau de qualité, normes sanitaires, etc.- est un coût supplémentaire supporté quasi uniquement par le producteur. «Nous constatons que certains droits de douane sont levés mais des obstacles nouveaux apparaissent : on nous parle de certification. Nous ne sommes pas contre, mais chaque jour on sent qu’on ajoute un élément nouveau qui s’apparente à une contrainte. Or, qui paye cette certification ? Quel est le retour gagnant de cette opération de certification ? Est-ce que le marché renvoie le prix ? Ce n’est pas prouvé. Donc le problème de fond est celui là : nous demandons simplement la transparence, la justice dans le fonctionnement du marché. Nos producteurs ont besoin de vivre», renchérit Luc Magloire Atangana.

«Le marché», s’agissant du cacao, ce sont les marchés boursiers -les «futures»- de Londres et de New York, ceux-là même qui sont au cœur du mécanisme de détermination du prix du cacao. Car quelque soit le lieu de culture du cacao, son prix sera fixé avec une décote ou une prime par rapport aux cours d’un des deux marchés.

«On constate que l’économie virtuelle, théorique, impacte négativement l’économie réelle. On n’a pas de visibilité sur les algorithmes qui permettent de définir le prix du cacao», souligne Souleymane Diarrassouba. «Lorsque vous partez sur le marché des dérivés où sur des marchés où ne circulent que des titres, ce sont ceux qui investissent dans des valeurs, qui ne connaissent rien du cacao, qui agissent en fonction de perspectives ou d’informations fondées ou non, qui fixent les cours.  A ce niveau, les pays producteurs n’ont pas leur mot à dire et n’ont aucune visibilité. C’est pourquoi nous lançons un appel : si les choses continuent ainsi, si des acteurs qui ne sont pas interconnectés avec la réalité du terrain, qui ne sont pas conscients des efforts faits dans l’économie réelle, contribuent à déterminer des prix du cacao sur la base des produits dérivés ou autres, il sera difficile de résoudre durablement la problématique des prix au niveau des pays producteurs

Et Luc Magloire Atanga de renchérir : «Qu’est-ce qui peut justifier l’ampleur et la vitesse de la chute des cours. C’est le jeu des fonds de pension, de tous ces intervenants qui n’ont rien à voir avec la réalité physique du marché. C’est bien la spéculation qui s’est installée sur ce marché. Il faut donc pouvoir se donner les moyens de sortir de cette situation».

D’où l’option actuellement à l’étude dans le cadre de l’accord de partenariat entre la Côte d’Ivoire et le Ghana de constituer des stocks dans les pays producteurs. D’autres, comme Eric Bergman, vice-président de JSG Commodities, invitent au contraire les pays producteurs à utiliser les futures pour se couvrir, hedger. «Actuellement, ils ne le font pas. En Afrique de l’Ouest, ils vendent leurs récoltes à terme mais ils n’utilisent pas les futures.»

La Côte d’Ivoire ou le Ghana, actionnaire de Nestlé ?

Pourquoi les pays producteurs ne prendraient-ils pas une part au capital des multinationales afin de toucher, au sens strict du terme, les dividendes générés par l’aval ? Pour le ministre ivoirien du Commerce, «L’option pourrait être envisageable financièrement. Evidemment, les multinationales étant des structures privées, cela requerrait un actionnariat spécifique.» Mais à chacun son rôle, précise-t-il. «Nos Etats ont des obligations, la plupart suit des programmes avec le FMI et cela ne donne pas toujours une marge de manœuvre intéressante par rapport à cette perspective. Mais on peut encourager des opérateurs économiques nationaux à être présents, d’une manière ou d’une autre, au sein de ces multinationales et partager les bénéfices qu’elles ont au niveau international pour que la manne cacaoyère puisse profiter pleinement à tous les acteurs. Cette option peut rentrer dans une réflexion stratégique au niveau des différents Etats

Un sentiment partagé par le Cameroun. «La réflexion mérite d’être ouverte mais davantage dans le sens d’une prise de participation des nationaux des Etats producteurs au capital de ces sociétés multinationales qui opèrent chez nous. Ce serait plus réaliste d’autant qu’aujourd’hui les priorités des Etats sont ailleurs : la construction d’infrastructures, la lutte contre la pauvreté, les problèmes de santé, etc

Reste l’option la plus conservatrice et sans doute la plus aisée à mettre en œuvre rapidement : diversifier les cultures afin de limiter l’impact des risques, transformer davantage localement, promouvoir la consommation locale,  développer à l’international des marchés non traditionnels et chercher à accroître les ventes directes de produits aux industriels, sans passer par des intermédiaires. Bref, revoir davantage la filière que les mécanismes de marché et de fixation des prix. 

Interview Edward George, Ecobank Group : Voir autrement le prix du cacao

Interview Edward George, Ecobank Group : Voir autrement le prix du cacao

L’Afrique de l’Ouest produit 70% du cacao mondial avec des récoltes record ces deux dernières années, même si sa récolte aurait diminué de 6,6% en 2017/18 avec la Côte d’Ivoire qui produirait 1,9 million de tonnes (Mt) et le Ghana, 800 000 t, indique Edward George, directeur de Ecobank Group Research. Les prix internationaux ont perdu environ un tiers de leur valeur depuis leur pic mi-2016, laissant la Côte d’Ivoire et le Ghana avec des prix garantis au planteur sérieusement déconnectés du marché.

Le Conseil du café cacao (CCC) en Côte d’Ivoire a été le premier à intervenir en avril 2017, à l’ouverture de la campagne intermédiaire 2016/17, réduisant le prix garanti de FCFA 1000 à FCFA 700 le kilo, un niveau qui a été reconduit pour la campagne 2017/18, qui a démarré le 1er octobre 2017.

Quant au Cocobod au Ghana, il a maintenu son prix de 7 600 cedis la tonne. Cependant, compte tenu du taux d’inflation de 12% au Ghana et de la dépréciation du cedi, en termes réels, le prix du cacao au planteur a bel et bien baissé.

Pour CommodAfrica, Edward George livre son analyse sur les réformes en cours dans les deux pays et sur les évolutions possibles des mécanismes de prix afin que les pays puissent capter une plus grande part du prix du produit final. Il faut garder à l’esprit qu’Ecobank finance environ 20% des opérations sur le cacao et la chaîne de valeur en Afrique de l’Ouest.

 

Comment se passe la réforme dans le secteur du cacao en Côte d’Ivoire et au Ghana et quel est l’impact sur le prix des agriculteurs ?

Une chose est claire : le Conseil du café cacao (CCC) en Côte d’Ivoire et le Cocobod au Ghana ont sensiblement amélioré les revenus des agriculteurs. Les prix garantis ont été généreux et seraient effectivement perçus par les producteurs. Les cacaoculteurs ont également amélioré la qualité des fèves parce qu’ils savent qu’ils percevront plus d’argent pour leur cacao.

Mais le problème, bien sûr, c’est la durabilité. La Côte d’Ivoire a baissé ses prix assez tôt tandis que le Ghana a été plus lent à réagir, les laissant d’ailleurs inchangés au démarrage de la campagne 2017/18. Cette année, la CCC a été plus stricte dans l’octroi des licences aux exportateurs, mais la taxe à l’exportation (DUS) et le barème qui est basé sur les coûts de transport suscitent encore des mécontentements. En ce qui concerne le Cocobod, des enquêtes sur des fraudes et mauvaise gestion sont en cours et ont empêché la mise en œuvre de certains programmes. Le Cocobod est également en train de revoir en profondeur sa politique d’intrants, ce qui pourrait entraîner des changements importants dans la façon dont elle dirige le secteur. Au lieu d’exercer un monopole sur la fourniture de matériel de plantation, d’intrants et sur leur distribution, le Cocobod pourrait externaliser certaines fonctions de la chaîne de valeur. Cela pourrait avoir un impact assez positif sur l’efficacité et pourrait réduire le poids financier sur le Cocobod.

Mais il existe un vrai point d’interrogation quant à la viabilité des activités nationales de broyages. De très faibles quantités de cacao et de chocolat sont consommées en Afrique. Par conséquent, pour y développer les broyages, il faut des incitations. Et comment vous structurez ces incitations est le nœud de la question. Actuellement, au Ghana, presque toutes les subventions aux activités de  broyage proviennent de ce que 5 à 8% de la récolte intermédiaire est vendu aux transformateurs à un prix réduit. Mais les volumes de la récolte intermédiaire ne cessent de baisser au Ghana car la récolte principale grossit. Donc, techniquement, la subvention est en train de disparaître.

Pour influer quelque peu sur les cours internationaux, et suite à la déclaration d’Abidjan en avril dernier, la Côte d’Ivoire et le Ghana envisagent de stocker des fèves. Quelle est votre analyse à ce sujet ?

Ce serait un défi majeur relevé que de réussir. Si l’on regarde les précédentes tentatives de constituer des stocks de cacao en Afrique de l’Ouest, on trouve le Nigeria qui a essayé au début des années 2000 d’établir une bourse du cacao. Mais le problème n’a pas été la mise en place de contrats, ni la liquidité sur le marché. Le problème était que lorsque vous aviez acheté un contrat, vous ne saviez pas si les fèves se trouvaient effectivement dans les entrepôts, qu’elles étaient de la bonne qualité, de la bonne taille, etc.
 
Si vous voulez entreposer du cacao dans des stocks stratégiques, il ne faut pas les entreposer pas dans un pays tropical. Parce que vous aurez toujours des problèmes liés au niveau d’humidité, à la moisissure, à l’infestation de ravageurs. En outre, il y a le coût de l’électricité, la sophistication des chaînes de valeur, etc. Cela n’a tout simplement pas de sens. Si vous prévoyez de stocker du cacao durant une longue période, il est préférable de choisir un pays froid comme l’Estonie, les Pays-Bas, le RoyaumeUni.

Mais la Côte d’Ivoire et le Ghana pourraient avoir des entrepôts en Estonie ou ailleurs où il fait froid, tout comme les grandes entreprises ?

Je suis sûr - j’espère - qu’ils le considèrent. Mais je soupçonne que leur vision des stocks stratégiques implique que le cacao soit physiquement dans leur propre pays. Ils doivent donc opter pour une approche beaucoup plus ouverte, d’autant plus que la demande n’est pas en Afrique. La demande de cacao se situe en Europe occidentale et en Amérique du Nord. Donc, c’est là où il doit être stocké. Et quand le marché en a besoin, vous le libérez.

@La Mandarine, Bertrand Boissimon

La Côte d’Ivoire et le Ghana pourraient-ils aller plus loin dans leur utilisation des marchés à terme, les futures ?

Regardons comment les choses fonctionnent actuellement. En Côte d’Ivoire, toute personne titulaire d’une licence peut acheter des fèves de cacao. Mais si vous voulez exporter, vous devez passer par les ventes par anticipation pour obtenir un contrat vous conférant le droit d’exporter un certain volume de fèves pendant une certaine période de la récolte. C’est là qu’il y a eu un problème la saison dernière lorsque plusieurs joueurs juniors ont fait défaut sur leurs contrats après avoir mal évalué le marché ; les prix ont évolué contre eux.

En ce qui concerne le Ghana, il n’y a pas de vente aux enchères de contrats d’exportation, c’est l’intégralité de la chaîne de valeur du cacao qui est liée aux marchés internationaux des futures. Le Cocobod a toujours adopté un modèle plus traditionnel, presque socialiste : l’organisme contrôle toute la chaîne de valeur. Chaque fève ghanéenne est la propriété de Cocobod du moment où elle est vendue - et elle doit être vendue au Cocobod - jusqu’au moment où elle est exportée. Donc, même si vous êtes un broyeur, lorsque vous broyez les fèves au Ghana, le cacao appartient toujours au Cocobod. Le CCC, quant à lui, supervise davantage et la filière cacao est davantage privée et fragmentée.

Quant aux opérations de couverture sur le marché à terme, le Cocobod dispose de sa filiale de commercialisation, Cocoa Marketing Company (CMC), qui se couvre sur les futures comme n’importe quel autre acteur de la chaîne de valeur, que ce soit Cargill, Olam ou encore Barry Callebaut. S’agissant du Cocobod en tant que tel, il s’appuie sur son financement pré-export annuel (PXF, Pre-Export Finance) qui lui permet d’acheter le cacao pendant la campagne. Quant au CCC, étant avant tout un régulateur, il n’a pas besoin de couverture directe.

En définitive, les futures sont-ils le bon endroit pour déterminer le prix du cacao alors que des milliers de personnes en dépendent pour vivre ? Y a-t-il une autre façon de penser le commerce du cacao ?

Je dirais non, parce que l’objectif des futures est d’offrir l’efficacité, la connaissance des prix et de pouvoir déterminer le prix du risque. Cela permet la spéculation, mais c’est essentiel car les spéculateurs fournissent la liquidité. Et souvent, le marché a raison, à l’avance.

Mais en terme de gestion des bonnes incitations aux agriculteurs et aux broyeurs, la question est autre. Je pense que l’analyse du Cocobod et du CCC sur les cacaoculteurs est à peu près la bonne : à ce que je peux voir, le système du prix garanti fonctionne plutôt bien. Mais pour les broyeurs, le modèle de subvention est sous-optimal. En réalité, tous les secteurs de transformation à travers le monde bénéficient d’une subvention sous une forme ou une autre: protection contre d’autres importations, allégements fiscaux, etc. Vous devez mettre en place la bonne incitation afin de ne pas faire péricliter les entreprises. Et si vous ne consommez pas en Afrique de produits issus du cacao, alors vous devez subventionner les broyeurs. Sinon pourquoi le feraient-ils ?

Serait-il logique que la Côte d’Ivoire et le Ghana prennent des participations au capital de sociétés comme Barry Callebaut, Nestlé, etc. afin de capter une partie de cette valeur ajoutée générée en aval ?

Absolument! C’est quelque chose que j’ai déjà suggéré aux grandes maisons de négoce et aux acheteurs. S’ils travaillent avec une coopérative, pourquoi, à la fin de chaque année, ne leur distribuent-ils pas des actions de leurs sociétés ? Parce que si toute la valeur est en fin de chaîne, là où se situe la consommation, alors les agriculteurs devraient essayer d’obtenir une part de ce bénéfice. C’est la logique même !

C’est une bonne idée. Nous devons donner aux agriculteurs une plus grande part de la barre de chocolat : actuellement, sur une tablette de 18 morceaux, l’agriculteur en obtient 2. Aujourd’hui, la plus grande part du coût d’une barre de chocolat provient de la recherche & développement, du marketing. Car c’est un marché très concurrentiel et la majeure partie de la consommation se fait en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord. La réalité est que nous n’allons pas créer un marché majeur de tablettes de chocolat pour les Africains. Donc, si nous voulons qu’ils obtiennent quelques morceaux de plus, nous devons les prendre en fin de la chaîne de valeur.

@La Mandarine, Bertrand Boissimon

La Côte d’Ivoire et le Ghana semblent l’envisager....

Ils devraient alors persévérer. Dans le passé, il y a eu des problèmes liés à la propriété, aux entités patrimoniales mais aussi à la fierté. L’Afrique de l’Ouest veut être considérée comme autonome, pouvoir contrôler l’industrie du cacao et donc vouloir produire son propre chocolat, broyer ses propres fèves, etc. Mais peut-être devons-nous être plus pragmatique et reconnaître que si les Africains ne consomment pas du chocolat, alors essayons d’obtenir une part du bénéfice là où il y a véritablement une consommation.
 
Combien d’années pensez-vous qu’il faudra pour voir l’Afrique de l’Ouest manger du chocolat ? Des programmes sont en cours pour que les enfants à l’école en consomment ...

Au Ghana et en Côte d’Ivoire, de nombreux enfants mangent du chocolat à tartiner sur du pain ou des toasts le matin, certains boivent du chocolat au lait. C’est assez courant.

Mais il doit y avoir un changement radical et mettre l’accent sur le développement de nouveaux produits adaptés au goût africain. Par exemple, le chocolat au lait fond sous les climats tropicaux. Alors, oublions le chocolat au lait ! Avec les fèves de cacao, vous pouvez faire des soupes épicées, des biscuits, des gâteaux, tout ce qui correspond aux habitudes alimentaires africaines. Combien de grands-mères africaines vivant dans leur village ont une excellente recette locale que personne ne connaît ? Parce que si les produits du cacao correspondent aux habitudes alimentaires des Africains, ils commenceront à en consommer. Pour moi, il faut cesser de se focaliser sur le chocolat et faire quelque chose de totalement différent. On peut même pousser à la consommation de cacao en le présentant comme un aliment santé car les graisses dans les fèves de cacao sont connues pour être meilleures que d’autres types de graisses comme l’huile de palme.

Si les Africains commencent à consommer davantage leur propre cacao, ils auront un poids sur le marché. Regardez l’Éthiopie et le café : c’est le plus grand producteur de café en Afrique, de haute qualité, mais ce n’est pas le plus gros exportateur car le pays consomme entre 40% et 50% de son propre café. On peut imaginer que la Côte d’Ivoire dise : nous consommons environ 300 000 tonnes de cacao, donc vous ne pouvez exporter que tant. Il s’agit d’exercer une force de marché et pas seulement d’accepter n’importe quel prix proposé.

La Côte d’Ivoire et le Ghana devraient-ils avoir peur que d’autres producteurs se développent, en Amérique latine par exemple ?

En réalité, je surveille de près ce qui se passe en Équateur et au Pérou. Leur modèle de plantation est fascinant. Si l’Amérique latine peut faire du volume et atteindre des rendements de 1,5 ou 2 t/ha, l’Afrique de l’Ouest perdra son avantage en tant que producteur de masse de fèves brutes. Et cela pourrait affecter l’ensemble du modèle de production de cacao dans la région.

Côte d'Ivoire - Souleymane Diarrassouba : “On ne peut rester les bras croisés et subir le marché”

Côte d'Ivoire - Souleymane Diarrassouba : “On ne peut rester les bras croisés et subir le marché”

Avec 47% de la production mondiale, la Côte d’Ivoire est confortablement assise dans le siège du conducteur du marché mondial du cacao. Chacune de ses déclarations, de ses initiatives, chaque événement climatique, social ou politique se ressent sur le marché. Pourtant, elle estime ne pas avoir de mainmise sur ce marché. Une situation qu’Abidjan entend changer.


Pour la deuxième campagne consécutive, la Côte d’Ivoire s’achemine vers une récolte record d’environ 2 millions de tonnes (Mt), s’affirmant plus que jamais comme le leader mondial sur la scène du cacao. Destin imparable des marchés de matières premières, le poids du cacao ivoirien est tel dans l’offre mondiale que ce succès a pour corollaire d’avoir contribué à la chute des cours mondiaux, même si ces derniers se sont ressaisis depuis fin janvier. Une chute qui impacte tant le planteur ivoirien que les finances publiques ivoiriennes au moment où le pays est en pleine mutation.

Alors, que fait la Côte d’Ivoire fasse à cette situation ? Selon certains, elle aurait pour objectif une production qui redescende et se stabilise aux alentours des 1,8-1,9 Mt. Sur les 10 dernières années elle est passée de 1,6 Mt à plus de 2 Mt en 2016/17 ; elle est attendue par le Conseil du café-cacao (CCC) à 1,9 Mt cette campagne 2017/18.

Ceci dit, le ministre de l’Agriculture, Mamadou Sangafowa Coulibaly, interrogé par CommodAfrica (lire son interview), se défend d’avoir des objectifs chiffrés. «Sur les 5 prochaines années, il s’agit de produire mais de produire mieux. On n’ose pas s’avancer sur des objectifs de volumes ; nos objectifs vont toujours tenir compte de la demande internationale de cacao.» Mais de préciser, «Notre production restera dans la tendance qu’elle a connu ces 5 dernières années, mais elle va s’infléchir du fait des vastes programmes que nous sommes en train de mener

@La Mandarine, Bertrand Boissimon

Un impact automatique à court terme

Ces programmes comprennent tout d’abord l’éviction des cacaoculteurs qui, illégalement, cultivent dans quelque 200 parcs nationaux et forêts protégées de Côte d’Ivoire. Ceci représenterait environ  7 000 producteurs et, selon certaines estimations, jusqu’à 30 voire 40% de la production nationale. Un enjeu de taille. «D’ici cinq ans, nous devons sortir tous les producteurs qui sont dans les forêts classées de manière à avoir une production plus intensive et respectueuse de l’environnement. Nous pensons désormais qu’on peut associer la production de cacao avec la forêt donc nous allons avoir de programmes d’agroforesterie.» Rappelons qu’en janvier, la Côte d’Ivoire a lancé son Initiative Cacao-Forêt qui s’inscrit dans le cadre de l’Agriculture Zéro déforestation, une option de la stratégie REDD (Réduction des émissions dues à la déforestation et à la dégradation forestière) adoptée par la Côte d’Ivoire en novembre 2017. Dès 2015, le CCC avait lancé une feuille de route intitulée  «Cacao, ami de la forêt» qui a été intégrée dans sa note d’orientation politique pour la COP 21 à Paris. Le plan d’action Cacao-Forêt avait été adopté dès 2017 par Abidjan et présenté à Berlin en novembre lors de la 23ème Conférence des Parties sur le climat.

Autre mesure jouant automatiquement sur la production, la Côte d’Ivoire a annoncé en janvier 2018 passer à la vitesse supérieure dans sa lutte contre la maladie «swollen-shoot» et a lancé le Programme d’intensification de l’arrachage des vergers infectés par la maladie du swollen shoot. La maladie est présente en Côte d’Ivoire depuis 1943 avec une montée en puissance de ses formes les plus virulentes en 2003. D’où le lancement de programmes de lutte contre cette maladie du cacaoyer : de 2008 à juin 2017, 17 885 ha de cacaoyers infectés ont été détruits et 5 487 ha déjà replantés. Le nouveau programme entend arracher 100 000 ha (sur une superficie cacaoyère nationale d’environ 2 millions d’hectares) supplémentaires ces trois prochaines années, ce qui correspondrait à 150 000 t de cacao. Toutefois, le programme prévoit de replanter l’équivalent en cacaoyers, l’objectif étant de substituer des plants sains aux plants malades. Par conséquent, à terme, après une période normale de baisse de production liée à l’arrachage, les volumes reviendraient aux mêmes niveaux, voire supérieurs, avec des plants plus jeunes et peut-être améliorés.

Autre mesure qui impactera, sans aucun doute, les volumes dès la campagne prochaine, l’annonce en mars par le CCC de vouloir que les grands fabricants de chocolat implantés en Côte d’Ivoire comme Nestlé, Mars et autres, cessent de distribuer des semences et des plants de cacaoyers hybrides de haute qualité, du moins pour un temps. Durant cette pause, le CCC devrait procéder au recensement des vergers de cacao (et de café) en Côte d’Ivoire.

Le planteur en première ligne

En toile de fond de tout ceci se trouve le planteur qui a vu son prix garanti passer de FCFA 1 100 le kilo en septembre 2016 à FCFA 700 dès le 1er avril 2017, soit au démarrage de la campagne intermédiaire. Ces 700 francs ont été reconduits pour toute la campagne 2017/18, principale et secondaire. L’objectif est, bien évidemment, d’être plus en phase avec des cours mondiaux en chute libre de plus de 30% en 18 mois -même s’ils ont repris depuis fin janvier 2018. Mais la conséquence indirecte est de démotiver les planteurs et surtout les jeunes qui pourraient s’intéresser à la filière. De facto, ceci pourrait donc faire baisser la production, les agriculteurs pouvant se tourner vers d’autres cultures plus rémunératrices comme l’anacarde, l’hévéa, voire les produits vivriers.

@La Mandarine, Bertrand Boissimon

Car, si habituellement, dans ce cas de figure, les cacaoculteurs de l’est du pays vont vendre, en fraude, leurs fèves au Ghana, lorsque le prix y est plus élevé -comme actuellement, cette option là risque de ne plus être possible, ou du moins devrait être plus difficile, à l’avenir. En effet, les chefs d’Etat de Côte d’Ivoire et du Ghana ont signé en mars la Déclaration d’Abidjan avec pour objectif de se rapprocher et notamment, d’«harmoniser leurs systèmes de mise en marché de manière à offrir des prix à peu près pareils aux producteurs des deux pays», comme l’explique le ministre  Sangafowa Coulibaly. «L’idéal serait qu’on soit aligné pour que le paysans ivoirien gagne à peu près pareil que le paysan ghanéen. Tout cela étant, bien entendu, connecté au marché», l’objectif pour la Côte d’Ivoire étant que le planteur perçoive au minimum 60% du cours mondial.

Cap ultime : la transformation, le stockage, la consommation

Au-delà, le cap à long terme est bien la montée en puissance de la transformation afin d’atteindre au moins 50% de la production nationale d’ici 2020 et, à terme de la consommation.

«Nous mettons l’accent maintenant sur la transformation. Nous faisons appel à tous les investisseurs et très souvent, vous avez maintenant des investisseurs qui ne sont pas nécessairement d’origine européenne et qui sont intéressés à transformer le cacao localement et à exporter les produits semi transformés -masse, beurre, tourteaux, liqueur- dans leurs pays. […] On incite aussi les transformateurs sur place à utiliser pleinement leur capacité installéel. La Côte d’Ivoire produit 2 Mt donc l’objectif est d’atteindre en 2020 au moins 900 000 t», a précisé à CommodAfrica le ministre du Commerce Souleymane Diarrassouba lors de la conférence mondiale du cacao à Berlin fin avril. Il a, alors, tenu «à saluer la BAD et la Banque mondiale, qui nous appuient pour construire des infrastructures qui nous permettront de transformer mais aussi d’entreposer du cacao afin, je ne dirais pas d’avoir un stock tampon, mais d’avoir en tous cas certains éléments nous permettant que notre production ou notre intervention ne soit pas neutre au niveau de la détermination du prix à l’international.»

Et pourquoi ne pas taxer uniquement les fèves brutes exportées ? Le ministre Sangafwa Coulibaly y songe. «Il ne faut pas fiscaliser ceux qui transforment localement. Et dans le cacao, plus vous transformez, moins vous payez de taxes. A contrario, nous devons taxer les produits qui sont exportés à l’état brut. Mais si nous les taxons, le prix au producteur n’est plus le même que lorsque la matière première n’est pas taxée. C’est pourquoi nous avons dit que, avec le Ghana, nous devons harmoniser nos politiques fiscales afin d’encourager la transformation de nos produits.» Notons qu’en juillet 2016, les taxes sur le beurre avaient été abaissées de 14,6% à 11%, sur la masse de 14,6% à 13,2% et sur la poudre de 14,6% à 9,6%.

Le cap est également mis sur la diversification tant des débouchés du cacao que des cultures même au niveau du cacaoculteur lui-même. «Je pense qu’il nous revient de diversifier nos sources et nos marchés de vente de nos produits», poursuit le ministre du Commerce. «Il faut commencer à promouvoir la consommation au niveau de nos pays et régions et il faut aller démarcher d’autres pays, notamment les pays émergents sur lesquels on peut vendre du cacao. Et il faut explorer la possibilité d’avoir des ventes directes. Parce que aujourd’hui on passe beaucoup par les traders et on est moins en contact avec les industriels finaux

 

Ghana : Pourquoi les industries du cacao reçoivent-elles encore des incitations fiscales ?

Ghana : Pourquoi les industries du cacao reçoivent-elles encore des incitations fiscales ?

Les producteurs de cacao au Ghana se désintéressent de la culture et leurs terres vont à l’exploitation minière illégale. Donc nous devons tous travailler sur la question des prix du cacao, déclare  à CommodAfrica Jospeh Boahen Naidoo, directeur général du Ghana Cocoa Board depuis début 2017. Car si le segment cacao s’effondre, l’industrie du chocolat fera de même.


Quelle est votre analyse des tendances du prix du cacao ?

Je crois que les prix vont augmenter légèrement mais de peu. La hausse récente a été technique, reposant peu sur les fondamentaux. En Afrique de l’Ouest, le Ghana et la Côte d’Ivoire, qui représentent plus de 60% du cacao mondial, sont confrontés à des défis. Au Ghana, par exemple, la maladie du swollen shoot a affecté plus de 17% des cacaoyers, qui sont déjà dévastés. Et 2 à 3% des arbres sont vieux. Tous ces arbres doivent être coupés et replantés. C’est un défi parce qu’une fois que vous avez coupé un cacaoyer et que vous en avez replanté un autre, il faut environ sept ans avant qu’il ne commence à donner.

Avec la chute des prix et la baisse des revenus des agriculteurs, la plupart des producteurs a perdu tout intérêt pour la culture du cacao. Ce n’est pas attrayant pour les jeunes et ceux qui vieillissent - l’âge moyen du producteur est de 55 ans - ne sont plus motivés et proposent leurs terres à ceux qui exploitent illégalement les mines ou convertissent leurs plantations de cacao en caoutchouc ou noix de cajou. Par conséquent, la production de cacao au Ghana est menacée. C’est pourquoi nous prenons des mesures pour renforcer l’efficacité des fermes de cacao existantes afin que les agriculteurs puissent accroître leur productivité. C’est ce que nous avons entrepris depuis mon arrivée à la tête du Cocobod il y a un an et demi : faire passer les agriculteurs d’une faible productivité à une productivité plus élevée sur leur terre.

Vous avez envisagé il y a quelques mois de cesser d’offrir au planteur un prix garanti fixe et ensuite vous avez changé d’avis. Pourquoi ?

Les agriculteurs n’ont déjà plus guère à cœur la cacaoculture, donc si vous réduisez le prix, c’est comme si vous leur demandiez d’arrêter de produire. Avec la montée en puissance de l’exploitation minière illégale - ce que nous appelons au Ghana «galamsey» qui signifie exploitation minière illégale à petite échelle au Ghana- nous nous devions de maintenir le niveau de prix.

L’exploitation minière illégale signifie que non seulement ils nuisent à l’environnement mais aussi au secteur du cacao. Partout où les sols sont propices au cacao au Ghana, vous êtes également susceptible de trouver de l’or alluvionnaire.

Ainsi, lorsque les agriculteurs perdent intérêt, ils vendent facilement leurs terres aux mineurs. Pour  éviter cela, on ne peut pas réduire le prix de l’agriculteur.

@La Mandarine, Bertrand Boissimon

Mais si vous réduisez les volumes, les prix vont augmenter. Et si vous considérez ce qui se passe au Ghana et en Côte d’Ivoire avec les plantations illégales de cacao dans des forêts protégées et le swollen shoot, les volumes devraient baisser et les prix augmenter...

Le cacao est une culture botanique. Ce n’est pas comme le pétrole où on tourne un robinet. Une fois que l’arbre commence à fructifier, on ne peut plus l’arrêter. Et si le cacaoculteur cesse de produire, l’exploitation minière illégale prendra le relais et détruira la terre.

S’agissant du calendrier avec la Côte d’Ivoire, quels sont les deux ou trois points principaux qui sont à l’ordre du jour à court terme ?

Le partenariat porte essentiellement sur les prix - car l’écart entre le producteur et l’industrie est si grand - et nous devons examiner si nous pouvons harmoniser nos systèmes de commercialisation car ils sont très différents entre la Côte d’Ivoire et le Ghana. En outre, nous voulons nous attaquer à la contrebande transfrontalière du cacao. Il est très difficile de contrôler la frontière parce que c’est en grande partie une zone forestière et qui s’étend sur plus de 600 km. Vous ne pouvez pas déployer des forces de police tout le long.

L’harmonisation des prix serait donc la solution ?

Oui, nous voulons harmoniser notre prix et annoncer les prix afin que personne ne puisse spéculer et frauder. En outre, nous essayons de voir comment combler l’écart de prix, ce qui pousse les gens à frauder. Nous avons fait cela pour les engrais, et nous allons essayer pour le cacao.

Mais je voudrais également ajouter que nous devons tous travailler sur la question du prix du cacao au producteur.
dans la chaîne de valeur.

On parle de consacrer les recettes de la TVA dans les pays consommateurs pour aider les pays producteurs et faire quelque chose à propos des lois antitrust ? Quel est votre sentiment sur les deux questions ?

Les lois anti-trust travaillent contre nous. Chaque fois que nous rencontrons l’industrie et que nous voulons parler prix, ils disent: non, non, vous ne pouvez pas y toucher. Même lorsque nous parlions de la Cocoa Forest Initiative à Londres, quelqu’un a suggéré qu’on offre un prix équitable. Mais cette proposition n’a pas figuré dans les recommandations au nom des lois antitrust.

L’initiative doit venir de l’Europe car le défi est commun et la solution doit être gagnante-gagnante. Si l’industrie du cacao devait s’effondrer, l’industrie du chocolat s’effondrerait également. Le secteur du cacao est le maillon le plus faible de la chaîne de valeur et nous devons tous nous assurer que ce lien ne se brise pas, sinon les agriculteurs abandonneront leurs fermes et se lanceront dans d’autres cultures. Cela commence déjà dans la partie centrale du Ghana où tout le monde se tourne vers la noix de cajou. Il y a 10 ans, tout le monde était dans le cacao. Cela devrait être un signal fort pour l’industrie en Europe et en Amérique.

@La Mandarine, Bertrand Boissimon

Le Ghana est le n°2 mondial du cacao, alors pourquoi ne pas prendre une participation au capital de Barry Callebaut, Nestlé, etc. ?

C’est quelque chose que le Ghana envisage. J’en ai discuté avec mon président du conseil d’administration et même avec le chef de l’Etat. Vous savez que je suis en fonction depuis un an et demi seulement...

Quelle est votre position à l’égard de l’industrie du cacao au Ghana et les aides qu’elle reçoit ?
 

Au Ghana, les usines locales comme Cargill, Barry Callebaut, Olam, bénéficient toutes d’une décote de 20% sur le prix des fèves, juste pour les motiver ...! Nous leur avons octroyé cet avantage pour  les inciter à investir au Ghana et construire leurs usines. En outre, ils sont situés dans la zone franche et donc bénéficient d’allègements fiscaux ou ne paient pas du tout d’impôts. Mais certains de ces groupes sont au Ghana depuis longtemps, depuis 10 ans, 15 ans ! Cela signifie que nous nous sacrifions, que nous ne prenons rien en contrepartie, et nous continuons à leur donner des avantages fiscaux, juste pour les motiver.

Vous voulez donc arrêter de les subventionner ?

C’est quelque chose que nous devons peut-être envisager.

Quelle est la consommation de chocolat au Ghana ?

Elle est très faible. Nous ne sommes même pas à 1,5 kg/ha. Nous devons améliorer ceci et nous démarrons en septembre un programme alimentaire scolaire. Dans toutes les écoles, on servira du  cacao.

Le Nigeria, la Côte d’Ivoire, le Cameroun démarrent, chacun aussi, ce type de programme...

Oui. Chaque pays a décidé, de son côté, d’initier un tel programme. Avec la Côte d’Ivoire, dans le cadre de notre accord, nous avons échangé des idées et l’une des décisions prises par les deux pays porte sur l’augmentation de la consommation locale, en commençant par les enfants. Parce que le cacao et le chocolat ont des avantages nutritifs. Nous voulons que nos enfants en profitent et développent également leur goût pour le cacao afin que nous puissions avoir un marché local et ne pas toujours chercher des marchés à l’exportation.

Le Nigeria s’embarque dans un plan décennal cacao

Le Nigeria s’embarque dans un plan décennal cacao

Le cacao  est l’un des produits de diversification de l’économie nigériane. Un plan décennal est en cours d’élaboration avec pour objectif le développement de l’important marché national, via les écoles. Des investisseurs s’impliquent déjà.

«Pour la première fois, le Nigeria a élaboré un plan décennal cacao. Il a déjà reçu l’aval de l’Organisation internationale du cacao (ICCO) car il s’inscrit dans le cadre du Global Cocoa Agenda et devrait être lancé officiellement cette année par le chef de l’Etat Muhammadu Buhari», a annoncé le président de la Cocoa Association of Nigeria, Sayina Riman, lors de la Conférence mondiale sur le cacao qui s’est tenue à Berlin fin avril. «Parallèlement, nous menons un programme destiné à promouvoir la consommation.»

Ce programme sur 10 ans, approuvé tant par le secteur public que privé, prévoit un calendrier des activités à mener chaque année, mais également une évaluation annuelle des opérations effectuées ou non ainsi que les objectifs. «Son budget est important et sera financé par la communauté internationale, le gouvernement, le secteur privé et tous ceux qui souhaiteront y contribuer», explique à CommodAfrica le responsable, sans toutefois vouloir préciser le montant puisque le plan n’est pas encore finalisé. Ceci dit, souligne-t-il, étant donné que c’est le secteur cacao qui a, entre autres, financé le développement du secteur pétrolier dans les années 70, ce dernier devrait être mis à contribution pour la relance du cacao, éventuellement à hauteur de 0,5% du prix du baril.

@La Mandarine, Bertrand Boissimon

250 gr de cacao par jour

La récente crise qu’a traversé le marché du cacao, avec une chute vertigineuse des cours mondiaux durant 18 mois, ne semble pas ébranler le Nigeria. «Notre objectif n’est pas de produire pour le marché international», explique Sayina Riman, qui procède à un rapide calcul : «Notre population est d’environ 200 millions d’habitants et si seulement 20% de cette population consomme ne serait-ce que 250 gr de cacao par mois, pas par jour, ni par semaine, mais par mois, nous aurons besoin de plus de 50% de notre production actuelle pour couvrir notre marché national.»

Une production dont le volume est difficile à déterminer. Selon Sayina Riman, elle serait de 290 000 tonnes (t) cette campagne 2017/18, avec une récolte intermédiaire attendue en hausse de 15% par rapport à l’année dernière, lorsque la sécheresse avait fortement impacté les vergers. Toutefois, l’ICCO estime la récolte plutôt à 225 000 t. Un cacao qui connaitrait aussi des problèmes de qualité : on compterait jusqu’à 140 fèves aux 100 gr durant la dernière campagne principale, rapporte Reuters, alors qu’un cacao de qualité en compte normalement 100 aux 100 gr. Par comparaison, le Conseil du café-cacao (CCC) en Côte d’Ivoire prévoit une tolérance allant jusqu’à 105 fèves aux 100 gr.

Un verre de chocolat pour les enfants

Pour développer la consommation locale, à l’instar du Ghana, du Cameroun ou encore de la Côte d’Ivoire, les autorités nigérianes visent les écoles afin de développer très tôt, chez les tous petits, le goût du cacao et du chocolat. «Notre approche n’est pas de cibler la population de 15 ans et plus. Nous voulons toucher les petits et que le cacao constitue une boisson quotidienne dans les pensions et les écoles, privées et  publiques.» Le cacao devrait être inscrit dans le Programme alimentaire du Nigeria, précise-t-il.

D’ailleurs, avec le retour de la croissance économique mi-2017 et surtout cette année, la demande en chocolat et confiseries a repris son envol au Nigeria. C’est Mars qui en aurait le plus tiré partie avec une part de marché de 39% l’année dernière, selon Euromonitor, profitant de la popularité de ses marques Mars, Snickers, Bounty, Twix, etc. L’analyste estime à 5% la croissance annuelle du marché national, stimulée par une hausse du nombre d’expatriés, l’accroissement de la classe moyenne et le développement de centres commerciaux modernes.

Quant aux investisseurs, «Nous allons créer un marché du cacao durable et attractif pour des ‘Dangote’ qui voudront y investir immédiatement.» Olam aurait déjà manifesté un intérêt pour ce programme cacao, selon Sayina Riman. A noter qu’outre le commerce de fèves, le géant asiatique a déjà une unité de transformation à Akure, qui emploie quelque 500 salariés. Pour sa part, Nestlé s’approvisionnerait localement à hauteur de 80% de ses besoins en poudre de cacao, rapportait notre confrère de Business Day fin mai.

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