
Inde : la révolution technologique ou « tech for food »
Les technologies de l’information et de la communication au service du développement durable
(
16/06/09)La Fondation pour l’agriculture et la ruralité dans le monde (FARM) a organisé le lundi 8 juin 2009 une conférence-débat sur les
TIC, dirigée par Eric Pasquati qui y consacre sa thèse de doctorat. Il a effectué cette année un voyage d’étude en Inde (Centre-Sud) et a pu observer les différents projets pilotes mis en place et leur impact selon les régions visitées. Il s’agit de confronter ces différents projets et d’étudier leur pertinence, tout en s’interrogeant sur la possibilité d’adapter efficacement le modèle indien à d’autres pays comme l’Afrique. Comment changer d’échelle tout en respectant les spécificités locales ?
Il convient tout d’abord de rappeler que l’Inde est le pays de la Révolution Verte qui a permis l’augmentation spectaculaire des rendements agricoles et la multiplication par quatre de céréales en quarante ans. L’Inde qui compte actuellement 1,6 milliard d’habitants dont 60% d’agriculteurs, s’intéresse derechef à l’application des TIC comme moyen de développer le secteur agricole.
En parallèle, l’Inde présente à ce jour des avancées technologiques considérables, en particulier dans le domaine des technologies de l’information. En 2006, 520 000 ingénieurs ont été formés, dont 30% dans le secteur informatique. Une tendance qui s’accentue nettement en 2007.
Ainsi, compte tenu de l’expertise indienne à la fois dans l’agriculture et dans les technologies de l’information, peut-on considérer l’Inde comme un laboratoire d’application des TIC au développement durable ?
L’évolution TIC a créé un fossé technologique entre ceux qui y ont accès, et les autres. Les faiblesses de l’infrastructure technologique, surtout en milieu rural, gênent les initiatives de développement. Les obstacles linguistiques et le manque de contenu en langues locales freinent également l’accessibilité. L’idée est donc de fournir des services de base afin que la communauté gagne du temps et de l’argent et que les membres du groupe puissent toucher une quantité raisonnable d’argent chaque mois. Les TIC ne doivent pas être opposées à l’éducation ou à la santé, mais elles peuvent être des outils pour atteindre ces objectifs primordiaux.
Le pouvoir de choisir
De nombreux projets ont été mis en place, avec plus ou moins de succès. Nous retiendrons les principaux. La Fondation Swaminathan animée par l’éminent professeur Swaminathan, père de la Révolution Verte, a été créée en 1992. Elle est la première institution indienne à s’être impliquée dans les TIC. En 1998, ont été créés les « villages knowledge centers » (VKC) dans la région de Pondicherry, soit plus de 100 villages ou autant de centres d’information et de formation en zone rurale. Accéder à l’information signifie avoir le pouvoir de choisir. Les VKC apportent une réponse intégrée aux besoins en information et formation de la société. Cette éducation permet l’accès à tous aux TIC. La participation des locaux met en évidence le principe d’inclusion dans une société stratifiée. Les VKC se présentent comme des petites pièces munies d’un nombre limité d’ordinateurs, de liaisons à Internet à bas débit et d’autres équipements spécifiques aux zones, comme par exemple des systèmes d’alerte de tsunami dans les zones côtières.
Les « villages resource centers » (VRC), autre projet étudié, apparaissent dans la continuité des VKC. L’initiative a été lancée en 2004, en partenariat avec l’Agence spatiale indienne (ISRO). Ils diffèrent du modèle des VKC en ce qu’ils utilisent la communication haut débit via satellite et la vidéoconférence. Les liaisons avec le terrain et les centres d’expertise sont assurées par un contact direct. Une mise en relation définie par l’équation « lab-lab, lab-land, land-lab et land-land » selon Eric Pasquati.
Le choix de la simplicité
Quels sont les moyens technologiques utilisés ? La simplicité est avant tout recherchée. Les outils les plus utilisés sont le haut-parleur et le tableau d’affichage en langue locale.
Le téléphone portable est également très utilisé, il permet à des coordinateurs formés de se rendre en zone rurale, de visiter des fermes et de prendre des photos évitant ainsi aux agronomes de se déplacer. Le but est de « porter le champ au laboratoire » lance Eric Pasquati.
D’autre part, Agropedia, une sorte de Wikipédia pour l’agriculture a été mise en place. L’objectif est de mettre en ligne des savoirs expert et pratique, ainsi que de standardiser la codification et faciliter l’accès. L’utilisation de l’image est de plus en plus fréquente car elle captive tout le monde et rompt la barrière de l’analphabétisme.
D’autres centres, environ 6 500, revendiquent une visée commerciale surtout. C’est le cas de « eChoupal », créé par ITC Limited, grand groupe privé indien, qui est un centre d’information commerciale agricole. eChoupal permet de commander des pesticides, de suivre les cours et marchés et de vendre des produits agricoles par le biais d’une plateforme Internet. L’innovation réside dans l’intégration d’acteurs intermédiaires traditionnels, des négociants de proximité en quelque sorte, qui demeurent les mieux informés des prix dans les marchés locaux et régionaux. En pratique, ITC Ltd installe dans la maison d’un agriculteur un centre d’information équipé d’un ordinateur et d’une connexion Internet par satellite, lui permettant d’accéder à la plateforme.
Cependant, si la gratuité de l’information est assurée, la liberté de choix commercial pose problème. Quelle est la légitimité du médiateur ? Cet intermédiaire employé par la société est-il vraiment neutre et exempt de toute pression ? En effet, eChoupal a invité un certain nombre d’intermédiaires à intégrer le système comme des sources d’informations pour les bases de données, les rémunérant sur la base de commissions des ventes.
Eric Pasquati tire ainsi plusieurs enseignements de ces différentes expériences indiennes. La meilleure façon de s’assurer de la pertinence de l’information semble être sa définition en étroite collaboration avec les acteurs locaux. Le rôle du médiateur ne doit pas être sous-estimé, il permet d’assurer la fluidité de la communication à petite échelle. De plus, la simplicité de l’interface technique est importante afin que la forme des messages ne constitue pas une barrière à l’appropriation des contenus.
Enfin, le respect doit être à la base de la relation avec les acteurs locaux, qui devraient dans l’idéal être considérés non simplement comme des bénéficiaires mais comme des partenaires. Les acteurs locaux s’investissement d’autant plus dans ces projets qu’ils y participent financièrement. Mais le respect est une attitude, comment devient-il une méthode ? Tel est le problème révélé par le changement d’échelle.
Eric Pasquati résume la solution pour un développement sur le long terme à travers trois éléments «un contenu pertinent/une forme adaptée/un médiateur légitime» auxquels se superposent trois attitudes « respect/participation/appropriation ».
Un modèle reproductible en Afrique ?
Mais ce modèle indien pourrait-il être transposé dans d’autres pays ? Serait-il applicable en Afrique ?
Jean-Marie Blanchard, consultant indépendant spécialisé dans l’application des TIC en Afrique, souligne des différences de contexte importantes : la densité démographique beaucoup plus faible en Afrique et des populations dispersées d’où un problème structurel de desserte ; le réseau d’expert indien bien plus solide ; ou encore le très fort appui gouvernemental indien contrairement au faible volontarisme politique africain pour traiter les questions rurales et agricoles.
«Il ne faut pas sous-estimer la capacité d’adaptation et d’innovation de l’Afrique», a nuancé J.M. Blanchard. L’Afrique compte 300 millions de téléphones portables et les deux tiers de la population sont déjà couverts par au moins un réseau de téléphonie mobile.
Mais quel est le coût d’un tel progrès ? Qui peut payer ? L’application des TIC au développement rural doit s’insérer dans un modèle économique efficace, selon J.M. Blanchard. Selon lui, le coût de l’accès à l’information peut être supporté soit par des subventions de bailleurs de fonds, soit par l’utilisateur final. Dans ce deuxième cas, l’information devient un intrant fondamental pour l’agencement approprié des efforts productifs, et elle est considérée par l’utilisateur comme un investissement.
Le directeur de FARM, Bernard Bachelier, conclut cette conférence-débat en réaffirmant le souhait de FARM d’apporter des contributions sur l’appropriation socioculturelle des TIC.E. Pasquati aura l’occasion de comparer le modèle indien avec le modèle africain, car il se rend prochainement au Burkina Faso.
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Page mise à jour
le 17-06-2009.