09 décembre 2019 - 17:02 |

Dominique Malézieux, Cie Fruitière : La banane ivoirienne aujourd'hui ne doit pas être l'ananas d'hier

La banane ivoirienne disparait du marché européen à l'instar de l'ananas ivoirien avant elle. A l'occasion du Salon de l'agriculture et des ressources animales (SARA) qui s'est tenu fin novembre à Abidjan, Dominique Malézieux, directeur général de la Société d'études et de développement de la culture bananière (SCB), filiale ivoirienne de la Compagnie fruitière, explique à CommodAfrica pourquoi l'Union européenne a tort de ne pas protéger davantage les bananes ivoiriennes sur son marché. Il explique aussi sa stratégie qui consiste à produire localement pour une demande locale croissante car c'est un marché d'avenir, mais aussi toute l'importance de maintenir la population dans les campagnes afin qu'il n'y ait pas, à terme, d'un côté les salariés des villes et, de l'autre, les salariés des champs...

 

L'ananas et la banane ivoiriennes sont les malades du marché européen. Quelle est votre analyse ?

La première analyse est une analyse de marché. Aujourd'hui, pour la Côte d'Ivoire, la consommation de bananes et d'ananas, c'est l'Europe. C'est le lien direct, historique, de la circulation des denrées alimentaires. Car il ne faut pas oublier que la banane dessert n'est pas dans les habitudes de consommation en Afrique ; c'est un nouveau produit. Ici, on consomme de la banane plantain. Rappelons que la banane dessert est arrivée des Antilles et d'Amérique centrale. On a produit ici de la banane dessert pour le marché européen. Mais, aujourd'hui, demain, on produira de la banane dessert pour le marché local et régional, soit pour 350 millions de consommateurs.

Actuellement, la banane dessert est en danger. Je suis d'une génération où la banane et l'ananas, c'était la Côte d'Ivoire ! Vingt ans après, il n'y en a plus. Pourquoi ? Parce que l'Amérique centrale a développé une variété d'ananas différente -depuis l'Afrique s'est adaptée- et a surtout cassé le marché au moyen de prix très bas. Et aujourd'hui, il n'y a quasiment plus d'ananas de Côte d'Ivoire en France. On exportait 380 000 tonnes (t) d'ananas ivoirien vers l'Europe il y a 20 ans et aujourd'hui on fait 25 000 t... C'est triste.

Je pars du principe qu'on peut imaginer que la banane d'aujourd'hui ne doit pas avoir l'avenir de l'ananas d'hier. On part du même schéma : on a produit une bonne banane mais aujourd'hui elle est concurrencée par les pays d'Amérique centrale qui font du dumping social. C'est un marché de délestement. Le marché historique de la banane d'Amérique latine c'est l'Amérique du Nord et ils viennent délester leur surplus sur l'Europe à des prix qui cassent le marché alors que nous, Africains, c'est notre seul débouché.

Face à cela, l'Europe avait mis des barrières douanières. Or, sous la pression politique des grands exportateurs latino-américains et au détriment de la notion du juste prix, l'Europe a sacrifié l'agriculture même locale. Et l'Europe réduit aussi les barrières douanières qui étaient pourtant le  seul moyen de protéger la banane africaine. Si cela disparait, c'est catastrophique ! Bruxelles a mis en place un mécanisme de stabilisation du marché de la banane mais il ne s'en sert pas. Par exemple, s'il veut limiter à un million de tonnes les bananes d'Amérique centrale, s'il y en a 1,2 million, il ne bloque pas le marché. Et nous nous retrouvons avec des bananes que nous n'arrivons plus à vendre, nous qui allons vers des marchés de niche, avec une  amélioration de la production, la réduction de 40% les phytosanitaires et produits de protection des plantes en trois ans, nous qui travaillons avec le Cirad en France pour faire du bio et du fair trade. Or, même notre banane bio est vendue moins cher sur le marché européen que le conventionnel d'Amérique latine car on n'arrive plus à vendre nos bananes. Car le marché est dérégulé ; car le marché de la grande surface va chercher du prix et ne nous suit pas sur la responsabilité sociale des entreprises.

Que devrait faire l'Union européenne, selon vous ?

Protéger ses partenaires historiques, maintenir la barrière douanière, avoir une réglementation stricte sur la situation phytosanitaire des produits importés, bien surveiller la provenance et avoir un attachement historique avec un pays où, aujourd'hui, si l'agriculteur ne produit pas, il ira regarder vers la ville, vers Abidjan qui est passée de 2 millions d'habitants à 15 millions avec tous les défis liés à l'aménagement, l'assainissement, la propreté, et plus tard vers l'Europe.

Aujourd'hui, nous fixons les populations en milieu rural : 10 000 personnes environ travaillent directement la banane en Côte d'Ivoire, 35 000 indirectement, ce qui fait 100 000 personnes qui vivent de cette production. Or, pour faire de la banane, il faut des salariés qui restent dans les campagnes. Pour qu'ils restent, on les paie plus cher : à la Compagnie Fruitière, on leur propose deux fois le salaire minimum, on offre à leirs enfants une scolarité en maternelle et primaire, de l'alphabétisation. On offre des centres de santé ; on a notamment construit un hôpital entre Tiassalé et Abidjan qui était destiné à ceux dans la culture bananière et, en fait, il accueille des accidents de la route. Donc notre rôle d'agriculteur est aussi un rôle politique et économique local.

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Trouvez-vous cela normal pour une entreprise ?

C'est normal à partir du moment où la pression fiscale s'en souvient.

Et elle ne s'en souvient pas...

Je vous laisse le commentaire du journaliste... Oui on se substitue parfois au rôle de l'Etat, on vient aider l'Etat en matière de santé, de scolarité, d'infrastructures -je fais plus de 100 km de routes par an alors que la route n'est pas mon métier. C'est normal car nous avons besoin de ces travailleurs. Et je me retourne vers l'Etat en lui disant : il est normal qu'il y ait une pression fiscale -il faudrait juste élargir l'assiette- à condition que mes salariés s'y retrouvent. Qu'il n'y ait pas les salariés des villes et les salariés des champs. Nous, nous sommes là pour les salariés des champs et pour pérenniser l'agriculture durable car nos méthodes de production sont conformes aux normes de production européennes. Car ce qui est bon pour le consommateur européen es bon pour le consommateur local. Je ne ferai pas l'inverse.

Finalement, n'est-ce pas une opportunité pour votre autre projet en cours de développement, c'est-à-dire la production de fruits et légumes pour le marché local ?

Le projet de notre entreprise est simple : s'inscrire durablement dans le pays dans lequel nous sommes depuis 80 ans. Si nous sommes encore là et que nous avons passé toutes les crises et guerres, ce n'est pas un hasard. C'est qu'on accompagne la population comme je vous l'ai dit, mais aussi le développement économique : en l'occurrence, on cultive effectivement la culture maraîchère autour de nos plantations de bananes et au-delà et on développe leurs débouchés locaux.

Donc aujourd'hui, nous avons une offre sur la distribution et la grande distribution sur des produits maraîchers qui sont à 50% voire 60% produits localement par des petits producteurs que nous accompagnons et nous importons des produits pour compléter la gamme pour pouvoir couvrir la demande du marché, demande qui est grandissante.

Car aujourd'hui, avec le réchauffement planétaire, il faut produire localement. Mais tout ceci s'arrêtera si l'Europe ne respecte pas les paysans d'Afrique de demain. Les paysans viendront chez eux et il faudra les accueillir.

Votre démarche s'inscrit-elle aussi dans la perspective du développement du marché régional puis continental, dans le cadre de la zone de libre échange continental en devenir ?

Oui, à condition qu'ils développent des infrastructures. Aujourd'hui déjà, nous vendons au Mali, au Niger, au Sénégal et ce sont des marchés porteurs pour la banane dessert. Mais, rappelez-vous, que la banane dessert, c'est nouveau en Afrique !

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