10 avril 2007 - 15:27 |

L'agriculture ivoirienne a besoin de garde-fous

(05/03/07) Entretien avec le Ministre de l’Agriculture, Amadou Gon Coulibaly (aller dans video)

CommodAfrica : Face à une concurrence mondiale de plus en plus forte pour certains produits traditionnels de la Côte d’Ivoire comme le cacao ou les bananes, face à une réglementation européenne toujours plus pointue et avec un marché intérieur ivoirien divisé en deux entre le Nord et le Sud, avec des déplacements de population, quels sont les grands axes prioritaires de votre politique actuelle ?

Amadou Gon Coulibaly : Je voudrais vous remercier de cette opportunité. Comme vous l’indiquez vous-même, l’un des défis aujourd’hui ou l’une des priorités au niveau du ministère de l’Agriculture en Côte d’Ivoire et ceci en liaison avec le ministère du Commerce, est relatif à la question des accords internationaux dans le cadre de l’OMC. Nous sommes très préoccupés par rapport à un certain nombre de questions relatives à la banane, relatives au sucre, relatives au coton, etc. Nous avons profité de notre séjour [en France, Ndlr.] pour avoir des discussions avec le ministre français de l’Agriculture. Nous avons noté notre convergence de vues sur le fait que, bien sur, tant qu’on est dans un marché qui sera de plus en plus libéralisé, nous considérons tous ensemble qu’il est toujours bon de maintenir, pour un certain nombre de pays ou groupes de pays et pour un certain nombre de productions sensibles au niveau de ces pays, des protections. Quelques préférences. C’est un axe stratégique sur lequel nous sommes totalement en phase avec la France et nous comptons nous battre dans le cadre des négociations de tous ces accords pour que ces préférences historiques, même si elles doivent être aménagées pour tenir compte de cet environnement international, puissent être prises en compte.

Que le régime transitoire pour les bananes puisse être maintenu

Cela est important notamment pour la banane. Le régime transitoire qui a été mis en place par rapport à la question de la banane dollar a montré néanmoins qu’il n’y a pas eu de bouleversements majeurs au niveau des parts de marché de chacun. Et la position aujourd’hui qui est la notre, qui est soutenue par nos partenaires français, est de faire en sorte que ce régime transitoire, qui a fait ses preuves, qui a montré qu’il n’y a pas de bouleversements majeurs, puisse être maintenu. Cela nous paraît important.

Un appui à la restructuration de la filière sucre

Sur le sucre, nous avions aussi un certain nombre d’avantages qui vont être, eux, revus. Mais nous sommes heureux de savoir qu’au niveau de l’Union européenne, un appui est apporté ou sera apporté au niveau des différents pays producteurs dans le cadre de la restructuration de leur filière sucre. Nous travaillons à cela. La Côte d’Ivoire vient d’ailleurs d’élaborer et a transmis à l’UE une déclaration de politique en matière de sucre.

Le coton, une priorité à court terme du gouvernement

Il en est de même pour le coton mais sous un autre angle. Vous savez qu’au niveau du coton nous avons des difficultés au niveau des cours internationaux qui sont bas. Ceci est essentiellement lié à des subventions importantes qu’un certain nombre de grands pays occidentaux, notamment les Etats-Unis, accordent à leurs producteurs. Nous considérons que, là aussi, il y a un problème d’équité. Il y a quatre pays (le Bénin, le Tchad, le Burkina et le Mali) qui ont entrepris l’Initiative, même si la Côte d’Ivoire, vis-à-vis de ces quatre pays, tient à préciser que nous soutenons fortement cette initiative car toute la moitié Nord de la Côte d’Ivoire fait du coton. Donc sur les accords internationaux en matière de commerce, ceci est une grande priorité au niveau de l’action gouvernementale en liaison avec le ministère du Commerce.
Au-delà de cela, nous avons toute une série d’orientations en ce qui concerne l’ensemble des filières, la restructuration des filières. Que ce soit la filière café ou cacao, que ce soit la filière coton elle-même qui a connu au plan intérieur, du fait de la crise que nous traversons, d’énormes difficultés. Nous avons un appui important de l’UE dans le cadre de cette restructuration de la filière coton en Cote d’Ivoire. Nous venons d’élaborer une étude stratégique et le gouvernement doit adopter bientôt une déclaration de politique sectorielle qui doit servir de base à une réunion de bailleurs de fonds pour mobiliser les ressources nécessaires à la relance de la filière coton en Côte d’Ivoire. Ceci constitue un axe très très fort et prioritaire de notre action à court terme au cours de l’année 2007.
Pour les autres filières, nous allons continuer à rendre de plus en plus en plus efficace l’organisation. Que l’organisation institutionnelle soit au service des paysans, que ce soit les paysans qui tirent le maximum de profit de leur travail, etc.. Cette organisation institutionnelle sera revue. Vous savez qu’il y a des difficultés ici et là au niveau d’un certain nombre d’organes de régulation, au niveau de certains organes de contrôle. Pour la filière café/cacao, il est évident que ces choses doivent être pensées. Au regard de l’expérience, nous pensons que les objectifs n’ont pas été atteints. Il est extrêmement important de recadrer les choses. Et ceci avec en toile de fond l’objectif c’est d’assurer une meilleure rémunération des producteurs dans un environnement que nous connaissons.

Le taux d’ochratoxine plus élevé dans les céréales occidentales que dans le café ivoirien

Sur la question de l’ochratoxine, nous sommes en discussion avec l’Union européenne. Des taux ont été fixés en ce qui concerne le café ; ils ne le sont pas encore s’agissant du cacao. Notre politique est de dire simplement que nous comprenons qu’en matière de sécurité alimentaire au niveau des pays de l’UE que des dispositions soient prises. Mais nous voulons que tout ceci soit équitable. Par exemple, en ce qui concerne l’ochratoxine, le taux d’ochratoxine dans les céréales qui sont consommées ici [en Europe, Ndlr] sont bien plus importantes que les taux d’ochratoxine dans le café. Donc nous estimons qu’on ne peut pas avoir des normes de protection au niveau de la sécurité alimentaire qui soient aussi discriminatoires. On ne peut pas avoir des normes extrêmement sévères pour du café qui vient de nos pays et puis avoir des normes relativement larges pour des céréales qui sont produites ici en Occident.
Deuxièmement,il faut qu’on nous donne le temps au plan technique, dans la mesure où il y a cette discrimination, on peut avoir tous la même orientation mais qu’on nous donne au plan technique le temps, qu’on nous accompagne pour que les contrôles que nous allons faire chez nous soient des contrôles qui nous permettent d’aller vers ces normes. Et nous souhaitons être associés à la définition de ces normes notamment pour le cacao qui est extrêmement important et sensible pour la Côte d’Ivoire. Et nous entendons participer et être actifs dans le débat en ce qui concerne la détermination de ces normes qui doivent être équitables tout en respectant, naturellement, le principe de sécurité sanitaire des populations dans l’UE.

Détaxer de manière totale les engrais

Voici quelques axes de notre politique. Je voudrais terminer en disant que la question de la sécurité alimentaire est une problématique de fond. Et vous savez que pour régler à terme cette question, il nous faut pouvoir bien régler le problème de la maîtrise de l’eau, il nous faut bien régler la question de l’approvisionnement en engrais. Vous savez qu’au niveau des engrais, les cours sont de plus en plus élevés. D’ailleurs, au niveau du Nepad, des recommandations ont été faites aux différents Etats pour que nous détaxions de manière totale les engrais et ceci à compter de l’année 2007. Pour ce qui concerne la Côte d’Ivoire, nous y sommes pour l’instant partiellement arrivés compte tenu du coût budgétaire. Mais le problème des engrais est extrêmement important.
Le problème de la semence. Il faut des semences de qualité, donc à haut rendement et cela va impliquer, au niveau de la recherche, beaucoup de travail.
Tous ces éléments nous paraissent importants et sur lesquels nous travaillons par rapport à la problématique de la sécurité alimentaire.

Le volet majeur de la professionnalisation du monde agricole

Dernier point que je voudrais évoquer, celui des organisations professionnelles agricoles. Pour l’agriculture de demain, quelque soit les politiques sectorielles qui vont être décidées, quelque soit les organisations qui seront mises en place au niveau des Etats, il sera important que nous ayons au plan des professionnels, des agriculteurs eux-mêmes, des gens formés à la technique, à la gestion, bien organisés, formés à la production de qualité, etc. Cette option en ce qui concerne la professionnalisation du monde agricole, cette grande formation qualitative du monde agricole qui doit pouvoir, à l’intérieur, mener des débats d’égal à égal avec les autres acteurs que ce soit des exportateurs, des transformateurs, etc. mais qui doit aussi, au niveau international, pouvoir avoir des éléments de grande coopération et de discussion avec des professionnels des autres pays, nous paraît un élément important. Et cette orientation devrait permettre au fur et à mesure, en ce qui concerne les différentes problématiques, d’avoir une bonne répartition entre ce qui doit relever légitiment des agriculteurs qui produisent, donc ce qui est de leur ressort, et ce qui peut être fait par l’Etat, dans le cadre d’une complémentarité et d’efficacité. Merci beaucoup.

Permettez-moi une autre question. Beaucoup de cacao quitte frauduleusement la Cote d’Ivoire pour les pays voisins. Comment votre ministère s’attaque-t-il à ce problème ?

Sur cette question, il y a un problème d’abord statistique. Il faut en mesurer exactement l’ampleur. Parce qu’on parle peut-être de deux phénomènes différents, qui sont peut-être combinés, mais dont il faut mesurer l’ampleur respective. Il y a le cacao qui peut partir de l’Est de la Côte d’Ivoire vers le Ghana pour des raisons de prix. Cela a toujours existé et cela a existé, je dirais même, dans les deux sens. C’est-à-dire qu’il y a eu des moments où les prix en Côte d’Ivoire étaient rémunérateurs par rapport à ceux du Ghana et dans les zones frontalières il y a eu du cacao qui a pu être exporté du Ghana vers la Côte d’Ivoire. Aujourd’hui, il faut reconnaître que les prix en Côte d’Ivoire sont moins rémunérateurs que ceux du Ghana. Il y a une hésitation de la part de nos paysans. C’est le premier problème qui est historiquement vrai et qui est dans les deux sens.
Il y aurait aujourd’hui de la production de cacao dans la zone sous contrôle des Forces Nouvelles qui irait par le Nord, etc. Mais là, il y aurait un problème purement statistique. On en entend parler mais on n’en a pas la mesure exacte. Ce que je peux vous dire, c’est que la production nationale se tient totalement par rapport aux années écoulées. Nous étions l’année dernière autour de 1 300 000 tonnes. Donc on n’a pas, du point de vue statistique, de baisses importantes en matière de production nationale sortie des ports de San Pedro et d’Abidjan.
Est-ce marginal ? Est-ce que ça représente quelque chose d’important ? Tout ce que je peux vous dire c’est qu’au plan statistique et sur plusieurs années, les choses se tiennent. On n’a pas de baisse importante de la production cacaoyère de Côte d’Ivoire. Et le phénomène à l’Est est un phénomène historique qui a toujours existé dans un sens ou dans l’autre. Plus dans le sens Côte d’Ivoire Ghana compte tenu du différentiel de prix entre les deux pays, lié à des problèmes de fiscalité, liés à des problèmes de coûts globaux d’encadrement, etc. qui sont connus et sur lesquels il faudra agir. Je pense que lorsque le pays sortira de la situation qu’il connaît aujourd’hui, il y aura des ressources en terme budgétaires plus diversifiées, notamment un certain nombre d’appuis peut-être extérieurs et il sera peut-être possible de revoir une partie de la fiscalité intérieure au niveau du droit unique de sortie, de la taxe d’enregistrement sur le cacao qui permettrait donc d’avoir une rémunération un peu plus équilibrée pour les paysans.
Donc au plan statistique, sur une longue période, notamment si on prend de 2000 à maintenant, il n’y a pas de variation importante. La production se tient toujours entre 1 300 000 à 1 350 000 t.

La jeunesse semble se détourner de cette activité agricole, comme dans beaucoup d’autres pays. En outre, il y a tout de même eu des déplacements de population. Comment arriver, sans retourner vers des systèmes de prix garantis incitatifs bien que cela puisse être le cas, à inciter la population à se tourner vers l’agriculture et à développer des productions qui sont peut-être moins traditionnelles, plus portées vers des marchés de niche à plus forte valeur ajoutée, ou vers des productions vivrières ?

Au niveau de l’Etat, il faut voir ce qui est possible. L’Etat doit apporter des soutiens certainement à la production. Mais, au-delà de la partie liée à la crise avec les déplacements de la population, de manière générale et si on raisonne sur une longue période, il faut certainement arriver à avoir une agriculture viable du point de vue de la productivité et donc du travail, du point de vue de l’efficacité en matière de rendements, du point de vue de la rémunération. Il faut que l’agriculture unisse tous ces facteurs au moins pour que l’illusion d’avoir de grande rémunération en ville, d’avoir un travail « en ville » qui pourrait être considéré comme honorable par rapport au travail de la terre, que ces illusions tombent. Certainement, le problème de la mécanisation demeurera une problématique de fond et un enjeu de taille pour que le travail de la terre ne se fasse pas comme il s’est toujours fait, du temps de nos grands-parents et arrières grands-parents. Il faut que les rendements soient tels qu‘on gagne beaucoup mieux sa vie ou du moins qu’on la gagne. Mais il faut certainement qu’une formation soit faite pour que les populations s’habituent à cette idée de fluctuations. Que même les garanties qui pourraient être apportées au niveau du prix se fasse à partir d’organisations privées.
Car, aujourd’hui, au niveau de certaines interprofessions, il y a des fonds qui ont été créés et qui sont totalement privés, gérés par la profession elle-même. Les prélèvements qui sont faits sont transparents vis-à-vis des agriculteurs. Ce mécanisme est efficace lorsque, effectivement, les prix baissent. Les gens disent alors : oui, on comprend. On nous prélève car ces prélèvements sont pour nous prémunir contre les mauvais jours, l’argent est géré par nous même et on a vu déjà qu’il a servi lors de mauvais jours puisqu’on a pu nous compenser de X% par rapport à la réalité du prix international.
Il faut arriver à réunir de plus en plus tous ces facteurs pour que l’agriculture soit moins pénible, qu’on y gagne de l’argent et qu’on soit moins soumis, par rapport à d’autres professions et d’autres sources de revenus tirés d’ici de là, à des fluctuations qui sont trop erratiques. Car personne ne peut s’ajuster facilement d’une année sur l’autre lorsque ses revenus passent de X à -50% de X. Tout cela est important. Car vous pouvez avoir des gens qui se lancent dans l’agriculture mais connaissent 3 ou 4 années de cours internationaux défavorables, avec ses répercussions et les difficultés que cela engendre pour couvrir les charges, pour entretenir leur plantation, etc. C’est décourageant.

Ces derrières années, avec la montée des cours des matières premières, ces matières sont devenues de véritables instruments financiers, d’investissement, au même titre que des actifs de placement. Pensez-vous que ce soit une bonne chose ou que cela engendrera de plus fortes fluctuations et donc représentera un certain danger pour l’agriculture de Côte d’Ivoire ?

Nous pensons qu’en tout état de cause, même si ce sont des mécanismes privés, des solutions doivent être trouvées. Nous avons des débats au niveau de l’Organisation internationale du cacao. Nous estimons que des mécanismes doivent être trouvés pour protéger les producteurs contre les fluctuations. La Côte d’Ivoire en tant que premier producteur mondial de cacao et avec ce que le cacao représente dans notre économie nationale, a vraiment des débats à l’ICCO. D’ailleurs, la Commission des Marchés de l’ICCO est confiée à la Côte d’Ivoire. Donc par nos discussions, nous allons faire entendre notre voix sur ces questions. Nous estimons qu’on ne peut pas, pour ces matières premières agricoles de cette nature, cultivées par des millions de population qui attendent après un travail pénible d’avoir le minimum pour vivre, de les soumettre à ces lois, sans aucune précaution, aucun garde fou. Nous considérons que c’est injuste.
Lorsque vous allez dans des champs de cacao ou de coton, lorsque vous voyez comment les populations travaillent et que vous voyez toutes ces fluctuations alors qu’il n’y a pas de si grande fluctuation en bout de chaîne, au niveau du produit fini, qui pourrait justifier tout ça, c’est dur. Nous, nous comprenons les règles du marché, nous sommes allées à l’école, nous comprenons toutes ces choses là. Mais eux ne peuvent pas comprendre qu’ils travaillent (car d’une année sur l’autre ils travaillent de la même manière, c’est dur) et que d’une année à l’autre ils peuvent se retrouver quasiment sans revenu.

Il faudrait un retour à une garantie, à une stabilisation… ?

Nous comprenons l’évolution du monde. Nous ne pensons pas qu’on puisse revenir sur cette évolution mondiale. Mais nous pensons que ce n’est pas inacceptable que de dire : nonobstant cette évolution du monde, des réflexions doivent être menées pour essayer d’introduire le maximum de garde-fous possibles pour protéger les plus petits. Nous ne pensons pas que ce soit inacceptable de le dire et que ce soit une hérésie que de la dire. Ceci doit être dit haut et fort et on doit en débattre en toute transparence.

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