21 janvier 2021 - 14:46 |

L’Asie paie plus cher pour du riz 100% brisures, privant l’Afrique

A l’instar d’autres céréales dont les cours mondiaux sont à leurs plus hauts en six ans, le riz enregistre une envolée de son prix avec comme première victime l’Afrique. 

Nous avons déjà évoqué dans ces colonnes les bouleversements de ce marché l’année dernière : la sécheresse en Asie du Sud-Est qui a fait chuter de plus d’un quart les volumes expédies des n°2 et n°3 mondiaux que sont la Thaïlande et le Vietnam ; la pandémie de la Covid-19 qui a incité des pays exportateurs et importateurs à la prudence et donc à constituer des réserves mettant une forte pression sur les flux commerciaux mondiaux ; enfin, la contraction actuellement de l’offre non pas à cause d’une pénurie mondiale de riz mais de disponibilités en navires et en conteneurs pour l’acheminer. (lire notre article du 8 janvier : L’Afrique va subir les conséquences de la ruée mondiale sur le riz indien).

Le coût du frêt multiplié par 3

Ceci multiplie par trois le coût du fret notamment entre l’Inde, premier exportateur mondial de riz, et l’Afrique : le prix de l’acheminement d’une tonne de riz est passé de $ 50 en novembre à $ 150 actuellement entre l’Inde et l’Afrique « C’est beaucoup pour un produit dont le prix d’achat est à moins de $ 300 la tonne » pour des brisures de riz, estime un trader.

« Du Pakistan par exemple, on était habitué à payer $ 850 à $ 900 par conteneur », explique à Reuters Mital Shah, directeur général de Sunrice au Kenya, un des plus grands importateurs de riz en Afrique de l’Est. « Maintenant, nous sommes entre $ 1 650 et $ 2 100 par conteneur. » Le Kenya consomme environ 700 000 t de riz par an dont 600 000 t sont importées, selon les statistiques du Département américain de l’Agriculture (USDA).

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Or, qui dit riz, dit politique donc prudence car, à travers la planète, c’est l’aliment de base et de loin. Rappelons que c’est la hausse du prix des céréales qui a été à l’origine de la flambée de la contestation mondiale en 2008 avec le renchérissement du prix du pain comme détonateur en Tunisie.

Or, l’année dernière, les prix de référence du riz ont bondi de 20% à 45% dans les principaux pays producteurs asiatiques, selon Reuters.

Rien d’étonnant… La demande chinoise en riz a été telle l’année dernière qu’elle a eu raison des gigantesques stocks nationaux, obligeant le géant à se tourner vers le marché mondial avec à la clef des volumes d’importation record :  pour la première fois en trois décennies, la Chine a acheté à l’Inde du riz en décembre, contribuant largement à la tension sur le marché mondial. Sur le marché national chinois, le prix du paddy a augmenté d’environ 25%, selon Refinitiv Eikon.

Le prix des 100% brisures de riz en hausse de 7% en un mois

Toutefois, ni cette hausse des prix, ni la hausse du coût du fret ne semble ralentir la demande mondiale notamment pour le riz de basse qualité comme les 100% brisures qu’on obtient lorsque le riz est raffiné. Ce sous-produit est très consommé par les populations les plus pauvres à travers le monde et en Afrique. Mais il est aussi très convoité par l’agro-industrie pour, comme en Chine, faire des produits alimentaires comme les nouilles, ou pour la fabrication d’aliments pour les animaux. Habituellement, le maïs est un des produits phares utilisés dans l’alimentation animale mais comme son prix a augmenté de 25% l’année dernière, les agro-industries se sont tournées vers les 100% brisures de riz.

La conséquence est inéluctable : le riz 100% brisures qui se vendait $ 260 la tonne FOB port indien en décembre se négocie actuellement à $ 280 la tonne. Une hausse de 7,7% en un mois. Les 5% brisures de Thaïlande et de Vietnam sont plus chers de 19% et 45% respectivement par rapport à il y a un an.

« Traditionnellement, les pays africains achètent 100% de brisures car c’est moins cher, »  explique Himanshu Agarwal, directeur exécutif de Satyam Balajee, premier exportateur de riz en Inde. « Mais dernièrement des pays asiatiques comme le Vietnam et la Chine ont commencé à acheter des 100% brisures de riz et versent une prime par rapport au prix que paient les acheteurs africains. »

Ainsi on s’inquiète que les pays pauvres africains soient, d’une part, confrontés à des pénuries de ce type de riz, d’autre part que son prix devienne inaccessible pour la partie la plus pauvre des populations. Rappelons que l’Afrique importe 40% de ses besoins en riz. Or, les exportations de Thaïlande, tous riz confondus, ont chuté de 28% entre janvier 2020 et novembre, à 5,1 millions de tonnes (Mt), le n°2 mondial ayant été impacté par la sécheresse. Et les volumes devraient encore s’en ressentir en 2021 ne serait-ce parce qu’on s‘attend à ce que la pénurie de conteneur dure encore six mois.

« Pour l’instant, il n’y a pas de problèmes d’approvisionnement en Afrique », indique l’économiste spécialisé du riz à la FAO, Shirley Mustafa. « Mais si les exportations d’Asie fléchissent… cela pourrait susciter des inquiétudes sur la période de juin à octobre qui est traditionnellement une période creuse dans la production en Afrique du nord et de l’ouest. […] Des goulets d’étranglement logistiques peuvent conduire à des squeeze d’approvisionnement alimentaires et susciter une inflation des prix des produis alimentaires, ce qui potentiellement peut aggraver les difficultés économiques causée par la pandémie de la Covid-19 ».

Le prix du riz vietnamien pour l’Afrique de l’Ouest a augmenté de 31% entre janvier 2019 et janvier 2021, exprimé en francs CFA, selon Refinitiv Eikon. Il a même flambé de 74% sur le marché du Nigeria, toujours en provenance du Vietnam.

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Face à cela, les pays africains se rassemblent pour passer des commandes groupées pour mieux négocier les prix. Mais l’effet bénéfique est limité tant la situation est tendue.

« Dans un mois ou deux, nous verrons des pénuries de riz ici », selon Mital Shah de Sunrice. « Nous risquons de manquer 50 000 à 60 000 t. »

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