21 juin 2017 - 17:15 |

Arcadia 2017, l'Afrique des matières premières à la loupe

Arcadia, Annual Report on Commodity Analytics and Dynamics in Africa, est paru hier. Sous la direction de Philippe Chalmin, professeur à l'Université Paris-Dauphine, et Yves Jégourel, senior fellow à OCP Policy Center et maître de conférence à l'Université de Bordeaux, cette deuxième édition est le fruit d'une collaboration entre CyclOpe et le "think tank" marocain, l'OCP Policy Center (OCPPC).

 

Le Rapport CyclOpe, qui en est à sa 31ème édition annuelle (lire nos informations), passe en revue la  conjoncture mondiale de l'année écoulée et l'ensemble des marchés de matières premières, les unes après les autres, sur plus de 800 pages. Arcadia, quant à lui, emprunte la même logique d'analyse annuelle mais se consacre à l'Afrique.  La première édition, l'année dernière, s'intitulait tout simplement Cyclope Afrique, tandis que cette année, le rapport prend quelque peu son autonomie face à son grand frère, et emprunte ce nom qui lui est propre, Arcadia.

La difficile gestion de la rente

"Les matières premières sont importantes pour l'Afrique mais l'Afrique n'est pas importante pour les matières premières". Ce constat fait il y a quelques années demeure un peu vrai, a rappelé hier Philippe Chalmin. Des matières premières qui demeurent, sur le continent, des ressources vitales autour desquelles s'articule l'économie. Mais les pays africains n'ont pas su gérer la rente matières premières comme ont pu le faire la Norvège avec le pétrole, le Maroc avec les phosphates ou encore le Chili avec le cuivre. Au contraire, à l'Afrique s'applique plutôt la malédiction des matières premières, la "Dutch disease", ceci étant ressenti encore plus durement en 2016 car "l'Afrique sub-saharienne a enregistré pour la première fois depuis plus de vint ans, son plus faible taux de croissance, à 1,6%, bien inférieur au taux de croissance démographique", rapelle Anne Guillaume-Gentil de CommodAfrica.

C'est précisément pour aider à la gestion économique de cette rente que l'OCP Policy Center s'intéresse aux matières premières du continent et à l'initiative d'Arcadia en particulier. "L'enjeu pour l'économie africaine est de faire des matières premières une source de croissance", a souligné hier Karim El Aynaoui, directeur général de l'OCPPC. Il importe, par conséquent, de penser davantage ces matières et leur rente sur le long terme avec ses problématiques structurelles, et moins sur le court terme avec sa composante cyclique. Un pari qui n'est pas évident à relever lorsqu'on pense à l'impact de la baisse des cours mondiaux du pétrole sur des pays comme le Nigeria entré en récession en 2016, ou le Tchad qui n'est pas parvenu à payer ses fonctionnaires.

Matières premières et sécurité

Mais la rente des matières premières échappe parfois aux Etats africains pour des raisons plus structurelles, rappelle Abdelhak Bassou, senior fellow à l'OCPPC. Faisant état du rapport "The West African El Dorado : mapping the illicit trade of gold in Côte d'Ivoire, Mali and Burkina Faso" élaboré par le Partenariat Afrique Canada, il souligne l'absence de contrôle dans ces pays sur cette filière aurifère régionale, ce qui prive les Etats d'une source de revenus considérables. "Les préjudices ne se situent pas seulement au niveau d'un "simple" manque à gagner fiscal : ils les dépassent pour constituer des menaces à la stabilité politique, par l'installation de l'anarchie, la prolifération de la criminalité transnationale et un potentiel financement du terrorisme."

Une situation qui, cumulée à beaucoup d'autres sur le continent, conduit un investisseur comme la Chine à "affirmer une présence plus militarisée" ce qui, souligne Abdelhak Bassou, peut "servir à terme de modèle à d'autres pays tels que l'Inde ou la Turquie".

La dette pour financer le secteur minier

Un risque pour l'Afrique, pour sa sécurité mais aussi sa souveraineté. A ce risque militaro-politique se greffe celui financier. "Il importe de rappeler que c'est l'endettement, par opposition aux financements en capitaux propres, qui assure traditionnellement la majeure partie des besoins de financement du secteur des matières premières en Afrique", rappelle Medhi El Kadri du groupe OCP qui se penche sur le secteur minier. Les "créanciers actifs" sont les banques commerciales, notamment les banques européennes et sud-africaines. Viennent ensuite les institutions financières internationales offrant des maturités plus longues. Il s'agit tout d'abord de la Société financière internationale, filiale "secteur privé" de la Banque mondiale, "sans doute l'institution internationale la plus active dans le domaine des matières premières", devant la Banque africaine de développement, la Banque islamique de développement, l'Agence française de développement, etc. qui sont davantage sur les infrastructures et l'énergie. Et l'auteur de noter que le secteur minier commence à attirer quelques "outils de financement innovants" comme les Reserve Based Lendings (RBL), prêts structurés "commodity-linked", c'est-à-dire garantis par des réserves de matières premières.

Intrants agricoles ou infrastructures?

On est loin de ces types de financement pour les matières premières agricoles. Un bilan du développement agricole plutôt "prometteur mais encore très insuffisant", écrit Jean-Christophe Debar, directeur de la fondation Farm. Et le spécialiste de rappeler que si "l'acte fondateur" de la priorité donnée à l'agriculture est dans le Programme détaillé pour le développement de l'agriculture africaine (PPDAA) du Nepad, la véritable  prise de conscience de l'urgence a été en 2007-2008  avec les émeutes de la faim, la nomination du ministre nigérian de l'Agriculture, Akinwumi Adesina, à la tête de la BAD sacralisant le tournant et lui donnant de l'ampleur. La BAD s'est fixé pour objectifs d'ici 2025 d'éradiquer la faim sur le continent, d'atteindre l'autosuffisance et de devenir exportateur net de produits agricoles tout en "améliorant son positionnement au sein  des chaînes de valeur globales, afin de capter davantage de valeur ajoutée." Le riz est un des grands axes de développement sur le continent.

Dans les faits, Jean-Christophe Debar souligne que "les soutiens spécifiques à l'agriculture se focalisent sur la production et la productivité des exploitations agricoles, au détriment des activités d'aval (transformation, commercialisation, etc.). Pourtant, 40% de la valeur ajoutée des filières alimentaires, en Afrique de l'Ouest, n'est plus le fait de la production agricole mais des secteurs d'aval." Et l'auteur de préciser : "Les subventions aux intrants sont sur la sellette", certains estimant qu'il vaudrait peut-être mieux mettre cet argent sur les infrastructures et les services collectifs comme l'irrigation, la recherche, la vulgarisation qui sont "sous-financés".

Le manque de subventions à la consommation

D'autre part, contrairement aux pays d'Afrique du nord, l'Afrique sub-saharienne subventionne très peu sa consommation. "Un point faible des politiques agricoles africaines", note l'auteur.  L'Etat intervient "en cas de flambée des cours", mais "la protection des producteurs contre les importations à bas prix est relativement limité." En Afrique de l'Ouest, la tranche la plus élevée du tarif extérieur commun est de 35%

"La marge de manœuvre pour accroître les droits de douanes est limitée, du fait de la part élevée des dépenses alimentaires dans le budget des ménages". Mais le directeur de Farm de citer l'exemple du Sénégal qui n'a pas hésité à "fermer ses frontières aux importations de volaille" de 2005 à 2020 avec déjà des résultats probants.

Les citadins, nouveaux "land grabbers" ?

Une marge de manœuvre également limitée car les Etats "manquent de ressources budgétaires" pour investir dans les politiques agricoles. Ce sont surtout les bailleurs internationaux qui financent  les dépenses publiques consacrées à l'agriculture. Mais la diminution de cette aide publique jusqu'au milieu des années 2000 "a ouvert la voie au secteur privé" ; "les entreprises de filières agroalimentaires influencent de plus en plus les stratégies de développement, au travers de la multiplication des partenariats public-privé."

Des privés qui sont à l'origine des tensions sur le foncier. Les achats de terres agricoles par des investisseurs étrangers porteraient sur une superficie cumulée de 10 millions d'hectares, rapporte l'auteur, soit 4% de la surface cultivée. Le "land grabbing " est plutôt modeste en Afrique, a précisé Karim El Aynaoui ; c'est un débat plutôt du passé.

Le débat actuel, autour du foncier, serait plutôt autour des opérations de citadins, africains, qui investissent, contribuant ainsi à l'essor d'exploitation de taille moyenne (inférieure à 100 ha). "Si ces nouveaux investisseurs sont un facteur de modernisation de l'agriculture, par leur apport de capitaux et de technologies, ils avivent aussi la concurrence pour la terre, au détriment des petites exploitations", estime Jean-Christophe Debar. Un dossier foncier déterminant, selon Philippe Chalmin.

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