23 janvier 2013 - 12:04 |

Rebecca Kamgue : les femmes de Coopaferlos relèvent le défi du café au Cameroun

Le coxeur dénoncé comme un des principaux ennemis de la qualité

(23/01/2013)

Fondatrice et présidente de la Coopérative agropastorale des femmes rurales du Littoral, Ouest et Sud-Ouest (Coopaferlos), située à Mélong, dans le département du Moungo, grand bassin de production de Robusta, Rebecca Kamgue détaille les coûts de production du café et les défis à relever pour les 4 000 femmes qui sont membres de la Coopérative, via leurs GIC.

Comment se décompose le prix FOB Douala du kilo de café ?
Tout d’abord, le plant de café acheté à la pépinière coûte FCFA 300 auquel s’ajoute le coût de la main d’œuvre pour défricher, travail normalement fait par les hommes, qui est de FCFA 40 000 par hectare –cela prend à peu près une semaine pour défricher un hectare. Ensuite vient la cueillette, normalement réservée aux femmes. Elles sont payées par jour et donc cela dépend de la force de travail de chacune d’elles: certaines femmes font FCFA 3 000/journée, d’autres 2 000 mais certaines arrivent à gagner jusqu’à FCFA 5 000 par journée.

Comment est organisé le travail des femmes ?
Les femmes travaillent à tour de rôle dans le champ de chacune, se donnant un coup de main. Je prends un exemple : si je dois récolter dans mon champ, les femmes qui viennent m’aider seront payées selon ce que chacune récolte. Si une femme a récolté 2 sacs, elle aura FCFA 2000 car, à la récolte, chaque sac de kg est payé FCFA 1 000.
Donc aux coûts de main-d’œuvre, il faut ajouter le prix des intrants. Il faut au minimum 8 sacs d’intrants à l’hectare pour les deux campagnes, sachant qu’un sac coûte FCFA 19 500. C’est un coût important lorsqu’on multiplie 8 sacs par les 19 000 ha de caféiers que totalise Coopaferlos.

De là, combien sont payées les autres étapes jusqu’au port ?
Le café récolté est ensuite séché bord champ et mis dans des sacs de 300 kilos. Ce café séché part en usine et après décorticage, ces 300 kilos ne font plus que 72 kg décortiqué, dont 2 kg pour le poids du sac. Donc, si le prix du jour est à FCFA 850, ce sac de 70 kg nets de café décortiqué est vendu à FCFA 59 500.

Quel est le coût du transport ?
Nous, les femmes, n’avons pas de moyens de transport; nous louons les véhicules. Un sac de café allant du champ à l’usine à Mélong coûte FCFA 1 000, si on prend un village qui est à environ une trentaine de kilomètres. Nos membres sont dispersés sur une vaste étendue et cela dépend où se trouvent les villages par rapport à l’usine de Mélong.
D’où la difficulté pour nous qui découle du manque de magasins de stockage selon les bassins de production. Si nous avions des magasins de stockage, cela éviterait ce transport en plus.

Acheminez-vous votre café jusqu’au port de Douala ?
Nous n’allons pas jusqu’au port de Douala pour éviter toutes les tracasseries routières- la police, la gendarmerie, etc. Ils créent souvent des motifs liés au pesage ou autres, qui, en réalité, n’existent pas.
C’est pourquoi lorsque nous tombons d’accord avec un exportateur, il vient sur place à l’usine de Mélong pour charger le café après la pesée.

S’il n’y avait pas de telles tracasseries routières, voudriez-vous aller jusqu’au port de Douala ?
Oui, nous irions jusqu’à Douala car cela rapporterait plus, de l’ordre de FCFA 50 par kilo. Evidemment, il y a le manque de moyens logistiques : il faut acheter les camions, payer le carburant, la manutention, le chauffeur, etc. Malgré tout, si on conduisait jusqu’à Douala, ce serait plus rentable. Si nous avions un camion de 60 tonnes, cela nous permettrait chaque semaine de faire une livraison au port.

Etant une grosse structure de production, représentant 5% du café produit au Cameroun, pourquoi ne pas avoir recours à un crédit bancaire pour acheter un camion ?
Les taux d’intérêt bancaires sont très élevés, de l’ordre de 18 à 22%. Il n’existe pas de banque agricole qui pourrait nous accorder des taux préférentiels. Le gouvernement en a parlé et nous attendons que cela se concrétise.

Quel pourcentage de votre production part à l’exportation ?
Je ne sais pas. Lorsque l’exportateur vient à notre usine, nous nous entendons selon les prix du jour des différents grades dont nous disposons et il l’embarque. Nous ne savons pas où le café va après. Il doit encore être séché si le taux d’humidité du grain est trop élevé, et être passé au calibrage pour établir les différents grades.
Depuis 7 à 8 ans que nous travaillons dans cette filière, nous travaillons avec le président du Conseil interprofessionnel café-cacao (CICC), Ngwe Appolinaire : c’est lui notre principal exportateur. Mais nous sommes en train de conclure un accord avec des Marocains qui viendront directement à notre usine pour chercher le café.

Comment avez-vous eu l’idée de créer Coopaferlos ?
J’étais styliste en couture et me suis rendue en Côte d’Ivoire il ya des années pour acheter des tissus. Comme j’étais fille de paysan, je me suis rapprochée des coopératives ivoiriennes pour essayer de comprendre ce qui se passait dans le cacao. J’ai compris que les femmes étaient très bien organisées et de ce fait, elles bénéficiaient de l’appui du gouvernement ivoirien. Je me suis dit qu’au Cameroun, si les femmes s’organisaient au sein de la filière café, le gouvernement pourrait nous apporter une attention particulière.
C’est ainsi qu’au retour de Côte d’Ivoire, je suis allée dans les associations des femmes à Mélong pour leur expliquer ce que j’avais vu en Côte d’Ivoire et comment les femmes contribuaient à la filière cacao. Nous aussi, nous pourrions nous mettre aux cotés de nos maris, pour booster la production ensemble. Car, à l’époque, dans les années 60 jusqu’aux alentours de 1975, ne pouvait parler café qu’un homme. C’était une filière réservée aux hommes ; les femmes n’y étaient impliquées que comme main-d’œuvre. C’est tout. Elles n’avaient pas de champs à elles.
Nous nous sommes rendus compte que c’était dangereux car si nos maris venaient à décéder en premier, les femmes ne pouvaient plus rien. Les champs de café deviennent vite sales car c’est le mari qui nettoie les plantations, et donc les enfants ne peuvent plus aller à l’école, les mères ne peuvent plus se soigner. Je me suis donc dit que c’était un danger, qu’il fallait que la femme puisse prendre la relève et qu’il y avait donc quelque chose à faire.

Que représente Coopaferlos aujourd’hui ?
Aujourd’hui, nous sommes 4 000 femmes qui sommes regroupées en 68 GIC (Groupement d’initiative commune) et 38 unités de base. Notre production l’année dernière s’est élevée à 3 000 t, ce qui représente environ 5% de la production totale du Cameroun.
Ici, dans la région de Mélong, nous ne faisons que du Robusta. Dans la ville même de Mélong, il y a 68 usines, toutes privées, en dehors de ma coopérative.

Quelle est votre préoccupation majeure ?
Intensifier la productivité. C’est notre préoccupation majeure. Nous avons déjà bien progressé car dans le cadre du programme PSCC (Projet semencier cacao café), le ministère de l’Agriculture, le Minader, nous a dotées de 35 000 nouveaux plants de Robusta ce qui nous permet aujourd’hui de faire environ 3 tonnes à l’hectare alors qu’il ya 3 ans, nous faisions encore 1,5 t/ha. Nous avons suivi l’itinéraire technique qu’ils nous ont appris et avons été nous-mêmes surprises du résultat. Des boutures améliorées avec de bonnes pratiques culturales permettent d’avoir des rendements élevés.

Que pensez-vous du fait que le Robusta ait, au niveau international, une image moins bonne que l’Arabica et qu’il soit payé moins cher ?
Le département de Mélong a les plus beaux cafés mais les coxeurs ont détruit notre café. Car le coxeur va chez le paysan et lui demande tout de suite un sac de café pour FCFA 10 000 en lui disant qu’il le paiera en septembre. Donc on ne laisse pas le planteur récolter son café au bon moment, lorsqu’il est bien mûr. Le coxeur est toujours derrière lui en lui disant, il faut récolter, il faut récolter! Du coup, le café est récolté alors qu’il n’est pas toujours mûr.
D’autre part, on ne laisse pas au planteur le temps de bien tourner son café pour qu’il soit bien sec. On a quelque fois du café avec un taux d’humidité de 14-15%, mais vous trouvez dans des usines privées du café avec un taux d’humidité allant jusqu’à 30%. Et le coxeur mélange du café bien sec avec du café moisi qu’il a acheté moins cher et cela détruit la qualité de notre café. Le coxeur est toujours pressé car il veut faire du volume !
C’est pourquoi nous, les femmes, nous avons voulu nous détacher des usines privées pour mettre sur pied notre structure pour pouvoir démontrer que nous sommes capables de produire de la bonne qualité. Si dans les autres régions caféières, les femmes s’organisaient au sein de coopératives, nous pourrions décrier haut et fort ce système du coxage qui détruit la qualité de notre café.
On a libéralisé sans mettre de garde-fous. Pour résoudre cette question de qualité du café, il faut que l’Etat reprenne les choses en main.

Estimez-vous que la consommation nationale doive vraiment être encouragée ?
Nous avons cette préoccupation et avons suggéré au Conseil interprofessionnel café-cacao (CICC) de nous accompagner avec de petites unités de transformation et de bruleries sur place. Cela nous permettrait de transformer au moins un tiers de notre production pour pouvoir nous-mêmes consommés notre propre production. Car le café qu’on achète, ici, au marché est très cher. Les structures de transformation sont surtout basées à Douala ; il faut pouvoir le faire ici, à Mélong. Le café serait moins cher et nous serions fiers de consommer notre propre café.

Lorsque le prix international du café chute, vos membres se désintéressent du café…
Avec l’expérience des années antérieures, les paysans ont compris qu’il ne fallait plus abandonner le verger, même si les prix du café sont bas. On a vu que ceux qui avaient abandonné leur verger, lorsque le prix international a augmenté, ils étaient obligés de reprendre à zéro alors que ceux qui avaient continué en diversifiant leurs cultures, mais en continuant d’entretenir leurs caféiers, ils ont vite gagné en tonnage. Cela a été une leçon et personne aujourd’hui ne veut tomber dans le piège. Aujourd’hui, dans les plantations de café des membres de Coopaferlos, il y a aussi du bananier plantain, du palmier à huile, du maïs, etc. et ça permet de prévenir la chute du prix international du café.
C’est pourquoi dans notre coopérative de femmes, nous avons instauré le système de cultures diversifiées : nous produisons du maïs au milieu de la plantation ce qui nous permet d’entretenir les caféiers. Nous ne voulons plus abandonner le verger caféier, même temporairement.

Filières: 

Publicité

Votre publicité sur notre site

En savoir +