23 juin 2022 - 14:51 |

Jean-Paul Simier : le poulet, la viande du XXIème siècle sur un marché africain en pleine mutation

Pour Jean-Paul Simier, spécialiste et auteur du chapitre sur les viandes dans le rapport Cyclope 2022 et analyste des marchés agricoles au Crédit Agricole d'Ille-et-Vilaine, la physionomie du marché africain des viandes a totalement changé. D’un marché de dégagement, il est devenu un marché de convoitise notamment pour les producteurs européens, avec une très forte évolution ces dernières années. Toutefois, la flambée des prix des céréales brouille toute visibilité sur l’avenir.

 

Comment voyez-vous l’Afrique sur le marché mondial des viandes ?

L’Afrique est assez marginale dans la production et le commerce international de viande. La plupart des prévisionnistes des organisation internationales, comme la FAO, l’OCDE, etc., voient un développement de la consommation locale de viande depuis plusieurs années maintenant mais avec des importations qui progressent plus vite que la production.

Cependant, c’est grand l’Afrique ! On a des situations, y compris dans l’élevage, qui sont très variables selon les pays. Dans les grands pays comme en Côte d’Ivoire, au Sénégal, etc. vous avez des élevages qui se développent en périphérie des villes, avec des investissements importants, destinés à approvisionner des populations urbaines qui ont un pouvoir d’achat qui se développe. C’est la même chose en Angola, en Afrique du Sud. Ceci touche beaucoup la production de poulet car c’est la viande la plus facile à produire, la moins chère. Il n’y pas trop de problèmes religieux sur la volaille contrairement aux autres viandes et le poulet est très adapté aux différentes recettes africaines.

Donc on voit une croissance non négligeable de la consommation de viande en Afrique dans les 10 à 20 prochaines années. Alors, certes dans des proportions beaucoup moins importantes que l’Asie avec ses 4 milliards d’habitants mais la croissance démographique, l’urbanisation et un relatif développement de l’économie en Afrique permet de voir le continent comme là où la consommation de viande peut prendre le relais.

La question qui se pose en Afrique est politique : est-ce qu’on produit cette viande localement ou est-ce qu’on l’importe ? Avec des enjeux contradictoires car il y a ceux qui veulent importer en déprotégeant avec zéro de droits de douane parce qu’il y a des intérêts d’opérateurs dans les ports africains et c’est de la viande pas chère pour les urbains. Face à cela, il y a les intérêts des producteurs, sans parler des producteurs traditionnels de viande ovine et bovine.

Par exemple, on a eu des coalitions de pays autour de l’Angola qui ont proposé de boycotter la viande européenne en la surtaxant car elle envahissait de façon trop importante les marchés de ces pays, comme le Ghana, qui, par ailleurs, essaient de développer leur propre production.

Vous avez évoqué le changement de paradigme au niveau de l’UE. Constate-t-on un changement de fournisseur de viande à l’Afrique ? L’Europe avance-t-elle davantage ses pions ? Est-elle plus compétitive notamment face au Brésil ?

Il est vrai que le marché a totalement changé. Dans les années 90, l’Afrique était un marché de dégagement de sous-produits qu’on ne consommaient pas ailleurs : le fameux poulet congelé ou les bas-produits qu’on expédiait en Afrique. Les Etats-Unis gardent les filets pour les MacDo et le reste est exporté.

On n’est plus tout à fait dans cette configuration-là, actuellement. L’industrie de la viande a complétement changé. C’est aujourd’hui une industrie d’hyper transformation. On éclate complétement les carcasses. Les carcasses n’existent quasiment plus, y compris pour les poulets. On fait du commerce des morceaux, des filets, des cuisses. Donc l’Afrique devient aussi un marché cible ; ce n’est plus seulement un marché de dégagement faute d’autres débouchés, certes toujours à des coûts très très bas.

Quand a eu lieu ce revirement ?

Il y a eu plusieurs mutations. Il y a la mutation de l’industrie de la viande : que ce soit pour les moutons, la viande ovine ou le bœuf, on a coupé les carcasses en deux, puis en quatre et maintenant on éclate les carcasses en 40 ou 50 morceaux. Et on envoie les morceaux dans autant de pays dans le monde. On n’envoie plus le produit brut. Et c’est la même chose pour le poulet sauf que là, c’est plus simple, moins technique que découper un bœuf car c’est un plus petit animal. Ça c’était la fin des années 90 et au début des années 2000 avec, en parallèle, un développement et une internationalisation des marchés surtout sur le poulet qui est vraiment la viande du XXIème siècle.

Le poulet est également considéré meilleur pour la santé…

Oui, tout à fait. A l’époque, le poulet était la troisième viande consommée au monde, maintenant c’est la première. Il y a la santé mais surtout le prix. Grosso modo, le veau c’est 7 à 8 euros au kilo, le bœuf 5 à 6 euros, le porc est 2 à 3 euros et le poulet entre 1 et 2 euros. Là où le pouvoir d’achat est faible, le poulet est hyper attractif.

Le poulet a énormément de qualités : il se travaille très bien et les marchés africains sont maintenant des marchés à part entière. L’Angola, le Nigeria, le Ghana…. Il est frappant de voir que parmi les premiers destinataires à l’export de viande de l’Union européenne se trouvent maintenant les marchés africains. Aux côtés du Brésil, bien sûr, qui demeure le premier exportateur mondial de volaille et le grand compétiteur de l’UE. On ne trouve pas beaucoup les Américains qui fournissent plutôt l’Asie et leur propre marché intérieur. L’Ukraine commençait aussi à se développer sur l’Afrique car elle a beaucoup de céréales et il lui est donc facile de faire du poulet. Donc, soit vous exporter vos céréales brutes, soit vous les transformer en volailles que vous exportez. Avant la guerre, l’Ukraine exportait 440 000 tonnes de volailles par an ce qui reste faible face aux 4 millions de tonnes du Brésil.

L’Union européenne est donc de plus en plus présente sur ce marché africain de la volaille ?

Pour l’UE, les pays africains sont des marchés importants. Avant, l’Europe fournissait le Moyen Orient. Maintenant ces marchés ont beaucoup décliné pour les Européens car pris par les Brésiliens dont les produits sont moins chers et de très bonne qualité.

Pensez-vous que le renchérissement des céréales va donner un coup d’arrêt à la dynamique africaine ?

Pour l’industrie moderne du poulet en Afrique, donc dans les zones péri-urbaines car c’est là qu’elles se développent avec de gros poulaillers, de grosses productions, basées sur des intrants importés que ce soit de la génétique de poulet ou des céréales, il est évident que la hausse des prix va occasionner des problèmes notamment sur l’importation de grains. Au Bénin, 90% des céréales venaient d’Ukraine. Et le premier problème est bien de nourrir les populations et non les volailles. Donc il y aura une très forte tension sur les prix.

Entre la période Covid, post Covid et maintenant l‘Ukraine, ces crises se sont accumulées et il est évident qu’elles risquent de porter un coup d’arrêt à la dynamique. Mais on va voir. Je ne vois pas le Brésil cesser de produire du poulet et dans un marché de prix haussiers, ce sont les grands bassins de production de grains qui ont l’avantage : l’Amérique du Sud, l’Ukraine, la Russie.

En réalité, mais je ne suis pas un spécialiste de la céréaculture africaine, le problème se pose en termes de flux et d’infrastructures en Afrique : stockage dans les zones de production, transport, restockage, conditionnement. Le grand avantage des céréales importées et qu’elles arrivent dans les ports. C’est le drame africain. C’est un continent extraverti.

L’Afrique a un potentiel gigantesque au niveau de la production. L’Afrique, de toute façon, a un énorme potentiel agricole. Mais pour le développer, il faut un peu de protectionnisme. C’est ce qu’ont fait tous les grands pays agricoles, Etats-Unis y compris, et continuent à le faire. Et il faut un contexte politique intérieur favorable dans chaque pays, favorable à la paysannerie.

Secteurs: 
Matières premières: 
Non
Énergies renouvelables: 
Non

Publicité

Votre publicité sur notre site

En savoir +