26 janvier 2010 - 20:13 |

Conquérir le marché sous-régional pour sauver la banane ivoirienne

Après l’accord entre l’Amérique latine et l’UE

Nous reproduisons ci-dessous un article d’Inter Press Service (IPS)

ABIDJAN, 18 jan (IPS) – Les organisations de producteurs de banane en Côte d’Ivoire craignent de voir la production chuter suite à l’accord conclu entre les producteurs d’Amérique latine et l’Union européenne (UE) si cette filière n’élargit pas son marché en Afrique de l’ouest.

Cet accord signé à la mi-décembre vise à se conformer à la clause de la non-discrimination entre Etats membres de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), mettant ainsi un terme à la longue guerre de la banane entre producteurs d’Amérique latine et ceux d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP).

En effet, les pays ACP, dont la plupart étaient d’anciennes colonies européennes, bénéficiaient depuis 1993 d’un régime douanier préférentiel accordé par l’UE à leurs bananes, qui leur permettait d’exporter leurs productions sans droit de douane vers l’Europe. Cette décision a accentué la guerre de la banane.

Mais l’accord de décembre 2009 prévoit de baisser les droits de douane européens sur les bananes d’Amérique latine de 176 euros par tonne actuellement à 114 euros d’ici à 2017.

Avec les 230.000 tonnes de bananes exportées annuellement par la Côte d’Ivoire sur le marché européen, et redoutant la nouvelle concurrence qui s’annonce, Michel Gnui, président de l’Organisation centrale des producteurs exportateurs ivoiriens d’ananas et de bananes (Ocab), propose une ouverture sur le marché africain pour prévenir toute surprise.

«Les producteurs ivoiriens vont mettre l’accent sur le développement du marché intérieur et du marché régional et sous-régional», souligne Gnui à IPS.

A Abidjan, la capitale économique ivoirienne, producteurs et exportateurs n’ont pas encore fini de digérer la décision de l’UE de mettre fin à ce qu’ils considéraient comme un «privilège».

En Côte d’Ivoire, quelque 12.000 personnes sont employées dans la filière banane, dont 8.000 directement. Mais, Mathias N’Goan Aka, le président de l’Association nationale des organisations des producteurs d’ananas et de banane (Anopaci), affirme que plus de 50.000 travailleurs de la banane et leurs familles sont ainsi menacés par la nouvelle concurrence dans la filière.

Avec cet accord, les exportations de la Côte d’Ivoire vers les pays de l’UE vont «certainement» diminuer, dit-il à IPS, affirmant même que la production ivoirienne pourrait connaître une chute de 14 pour cent.

Par ailleurs, N’Goan Aka, explique que des paysans commencent à abattre leurs bananiers. Pour lui, ces producteurs ne tiendront pas la concurrence puisqu’en réalité, les bananes en provenance d’Amérique latine sont commercialisées par des multinationales des Etats-Unis. Ce qui confirme les inquiétudes des paysans ivoiriens, ajoute-t-il.

Mais, à Azaguié, une localité située dans le sud de la Côte d’Ivoire, où l’on dénombre de grandes plantations de bananes, les acteurs de la faîtière bananes n’entendent pas croiser les bras.

Doulaye Sawagodo, propriétaire d’un hectare de banane, soutient que face à cette situation, il faut se tourner vers le marché national et sous-régional. «Au Burkina Faso dont je suis ressortissant, la banane est une denrée très appréciée. Elle est même entrée dans les habitudes de consommation», dit-il.

La production de banane est une question de «gros sous», affirme Savadogo à IPS. «C’est d’ailleurs pourquoi nous ne sommes pas nombreux. Même ici, vous vous apercevez que ce sont les Occidentaux qui possèdent les plus grandes plantations. Pour produire un hectare de banane, il faut environ 15 millions de francs CFA (quelque 33.300 dollars)», explique-t-il.

La semaine dernière, des femmes déchargeaient un camion de 10 tonnes chargé de bananes au marché Gouro d’Adjamé, une commune d’Abidjan.

Interrogée par IPS, Isabelle Lou Kouhelou, spécialisée dans le commerce de la banane sur ce marché qui dessert pratiquement tout le district d’Abidjan, affirme que la consommation locale de la banane se porte bien. Elle estime que la Côte d’Ivoire pourrait écouler sa production vers les pays sahéliens d’Afrique de l’ouest, en s’inquiétant cependant de la conservation de la banane.

Avec sa petite expérience sur les marchés du Burkina Faso, du Mali, du Sénégal et du Niger, Lou Kouhelou croit que la banane ivoirienne pourrait «mieux se vendre» pour faire face à la nouvelle concurrence.

Toutefois, elle déplore les conditions de transport par la route et par le train en plus des difficultés de conservation de la banane. Elle souhaite, par conséquent, une intervention de l’Etat pour soutenir cette initiative de conquête du marché sous-régional.

Pour un régime de 20 bananes, acheté à 300 FCFA (environ 0,7 cent) bord champ, à Soubré, dans le sud-ouest du pays, Lou Kouhelou réussit à le vendre à 2.000 FCFA (environ 4,5 dollars) sur le marché des pays sahéliens. Pour elle donc, il faut développer ce marché potentiel sous-régional qui pourrait être une voie de sortie profitable pour les producteurs ivoiriens.

Mais, que faire en cas de suroffre latino-américaine sur le marché mondial puisque la concurrence risque d’être rude pour les producteurs africains moins organisés que leurs confrères d’Amérique latine?, s’interrogent des analystes.

Les responsables de la faîtière banane dans ce pays d’Afrique de l’ouest trouvent judicieux la création d’un «observatoire de l’évolution du marché européen», proposé par Guy Alain Gauze, le représentant de la Côte d’Ivoire à l’OMC, au cours d’un symposium d’experts, tenu en octobre 2009 sur la filière à Grand Bassam, non loin d’Abidjan.

Cet observatoire, selon Gauze, permettrait de mesurer les corrections éventuelles destinées à préserver les exportations des pays ACP.

D’autre part, les conclusions du symposium ont indiqué que la Côte d’Ivoire et le Cameroun devraient renforcer la compétitivité et contribuer à faire de la banane un pôle de développement durable en Afrique.

Les participants avaient également souligné la nécessité de compenser les effets sociaux de l’adaptation aux nouvelles conditions d’accès au marché européen et d’asseoir une stratégie de diversification des produits de la filière.

En outre, les experts rejoignent les producteurs et les exportateurs pour suggérer une restructuration de la filière fruitière dont la banane est la tête de pont en Côte d’Ivoire.

«Il faut une véritable politique de restructuration des filières fruitières, fondées sur le renforcement de la capacité productive et d’amélioration de la qualité conforme aux normes et règlements du marché international; l’accentuation de la recherche agronomique; la promotion de la consommation intérieure, sous-régionale et régionale», préconise Gauze.

Il suggère également «la diversification des marchés extérieurs, avec un accent sur les marchés africains, en particulier ceux d’Afrique du nord, porteur de liquides; la création d’une plus-value, par la formation au moyen de petites et moyennes unités industrielles».

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