27 novembre 2013 - 12:59 |

A la veille du Festicacao 2013 au Cameroun, Jean-Marc Anga de l’ICCO analyse les défis et atouts

« Insuffler le message de la modernisation de la cacaoculture »

(27/11/2013)

A l’occasion de la deuxième édition du Festicacao qui s’ouvre demain à travers le Cameroun, Jean-Marc Anga, directeur exécutif de l’Organisation internationale du cacao (ICCO) est arrivé hier soir à Yaoundé où il a bien voulu répondre aux questions de Commodafrica sur les défis actuels de la filière camerounaise et du marché mondial du cacao.

Commodafrica : Comment expliquez-vous la diminution des volumes et de la qualité de production du cacao au Cameroun ?

Jean-Marc Anga : La baisse n’est pas typique du Cameroun. Pour la campagne 2012/13, nos statistiques indiquent un déficit mondial très important, de l’ordre de 160 000 t. Cela se reflète dans la plupart des grands producteurs et donc dans chacun des quatre grands en Afrique, c’est-à-dire la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Nigeria et le Cameroun.
La baisse au Cameroun n’est pas aussi importante qu’on le dit. Néanmoins, compte-tenu du potentiel de ce pays, il faut que les choses reprennent une dimension plus positive.

Quelles seraient les deux ou trois mesures à prendre, selon vous, assez rapidement au Cameroun?
L’année dernière, lors de la conférence mondiale du cacao à Abidjan, nous avons esquissé un certain nombre d’éléments, notamment la formulation et la mise en œuvre d’une politique nationale de l’économie cacaoyère. Nous pensons à des défis tels que la relève au niveau de la force de production. C’est ce que l’initiative du Conseil interprofessionnel du café-cacao (CICC) au Cameroun, « New Generation », est en train de faire.
Donc pour nous, le Cameroun est bien parti. Lorsque vous combinez les efforts des différentes structures, que ce soit le gouvernement, le Conseil interprofessionnel du café-cacao (CICC), l’Office national café cacao (ONCC), nous pensons que le Cameroun a la base nécessaire pour le faire. Mais cela doit se faire avec les jeunes. C’est en cela que nous appuyons considérablement cette initiative de Festicacao et nous espérons avoir l’opportunité de sensibiliser les uns et les autres sur ce qu’il faut faire.
Mais ce n’est pas sorcier. Il s’agit de rendre la culture du cacao attrayante pour la nouvelle génération. Pour cela, il faut identifier un certain nombre de paramètres qui leur permettent de démarrer : matériel végétal sélectionné, apport d’engrais, diversification et un certain nombre d’autres éléments que j’évoquerai lors de la conférence Festicacao 2013.

« Les pays producteurs doivent accepter de reconnaître qu’eux-mêmes sont des consommateurs potentiels »

Chacun connaît la volatilité des cours des matières premières, dont ceux du cacao. Donc comment intéresser cette nouvelle génération à un produit dont elle ne maîtrise pas le prix ?
La volatilité des cours du cacao n’est pas quelque chose d’unique. Lorsque vous prenez depuis les années 60 jusqu’à aujourd’hui, le cacao – comme beaucoup d’autres spéculations– connaît des hauts et des bas. Il s’agit de modifier, en quelque sorte, les comportements pour que tous les espoirs ne soient pas fondés uniquement sur une spéculation.
En cela, l’un des nouveaux éléments que nous défendons avec beaucoup de vigueur, c’est le concept de diversification : vous devez prendre le cacao comme vous devez prendre les cultures vivrières, comme vous prenez le café. Donc la nouvelle génération de cacaoculteurs ne doit pas fonder toute sa philosophie uniquement sur une augmentation de la production. Quand bien même les perspectives au niveau de la demande sont très prometteuses –et on va le constater au niveau des pays émergents mais aussi des marchés traditionnels– il n’empêche qu’un certain nombre de mesures sont à mettre en œuvre pour éviter de dépendre de la volatilité des prix sur le marché international.

Dans le cadre de l’ICCO, que pouvez-vous faire afin que les pays producteurs ne soient pas à la merci de mesures prises à Bruxelles ou à Washington qui restreignent l’accès à leur marché pour des raisons de santé ou autres ?
Je crois d’abord qu’il ne faut pas dramatiser la situation. Les directives qui sont mises en œuvre, que ce soit par l’Union européenne ou par les Etats-Unis, répondent fondamentalement à un besoin de protection des consommateurs. En cela, il faudrait que les pays producteurs acceptent de reconnaître qu’eux-mêmes sont des consommateurs potentiels. Donc toutes les mesures qui sont mises en œuvre doivent être prises dans un sens positif.
Il s’agit maintenant de mettre en place un certain nombre d’initiatives pour former les producteurs à produire du cacao de bonne qualité et qui répondent à un certain nombre de normes. Donc toutes les initiatives tendant au renforcement des capacités –enseigner au producteur, par exemple, que sécher le cacao sur le goudron n’est pas acceptable– sont des initiatives qui peuvent être mises en œuvre pour sensibiliser les cacaoculteurs sur les risques qu’un certain nombre de pratiques font courir à la qualité du cacao, et donc à la qualité du chocolat, et donc à la protection du consommateur.
Il y a un ensemble de mesures auxquelles tous les pays sont sensibles et nous avons déjà, au niveau de l’ICCO, commencé un certain nombre de débats. Ceci étant, un certain nombre de mesures, comme celle liée au cadmium, ont donné lieu à des discussions, dirons-nous, « chaudes ».
Mais d’une manière générale, il faut que la bonne foi soit acceptée. Il faut qu’on accepte que c’est fondamentalement pour la protection de la santé des consommateurs et, là où ces directives débordent quelque peu, qu’on mette en place des directives d’accompagnement afin que les paysans soient aidés à produire du cacao qui réponde à ces normes.

« La culture du cacao doit être une activité économique menée par des entrepreneurs »

Dans tous ces pays qui produisent historiquement du cacao, comment se fait-il qu’on en soit encore à, par exemple, sécher du cacao sur du goudron ?
Le cacao est l’une des spéculations, voire la spéculation dont les méthodes de production n’ont pas changées ces 40 à 50 dernières années. Lorsque vous prenez les producteurs de cacao, un certain nombre de caractéristiques les qualifie : la plupart sont pauvres, analphabètes, vivent dans des conditions précaires et ne sont pas forcément réceptifs à un message de modernisation de la cacaoculture.
C’est ce message de modernisation que nous devons insuffler. Si vous prenez l’initiative Festicacao New Generation, il s’agit d’amener des jeunes –qui, pour la plupart, comprennent les principes scientifiques et agronomiques que nous voulons mettre en œuvre– à accepter la cacaoculture non pas comme une spéculation pratiquée par leurs parents mais comme une spéculation aujourd’hui moderne. Il faudrait que la cacaoculture permette au producteur de vivre décemment et pourquoi pas d’offrir des conditions de vie modernes qu’un employé d’usine ou qu’un fonctionnaire, ici à Yaoundé, aurait.
Donc il y a, tout d’abord, une notion de sensibilisation. Puis, il y a une notion d’accompagnement avec un certain nombre de mesures : renforcer les capacités, former les jeunes à utiliser du matériel végétal à haut rendement, à utiliser des engrais, à mettre en œuvre des mesures de protection intégrées, des programmes de sécurité alimentaire de sorte que vivre à la campagne ne signifie pas qu’on n’ait pas à manger, etc.
C’est cette approche que nous avons développé à la conférence mondiale l’année dernière et que nous sommes en train de mettre en œuvre. Des pays comme la Côte d’Ivoire ont déjà mis en place le Plan national cacao [voir nos informations] avec toutes ses déclinaisons et le Cameroun est également sur la voie.
Mais il faut sensibiliser les jeunes sur le fait que la culture du cacao doit être une activité économique menée par des entrepreneurs et non pas l’activité que nos parents ont connu depuis 50 ans.

La montée en puissance de l’Indonésie sur le segment du cacao est-elle une menace pour l’Afrique ?
Il n’y a pas vraiment de montée en puissance de l’Indonésie. Sa production continue de stagner autour de 450 000 à 500 000 t.

Mais il y a eu récemment des gros investissements…
Des investissements dont nous attendons de voir les effets. Car une chose est de faire des annonces sur la volonté du gouvernement de mettre en œuvre des initiatives, une autre est de voir ces initiatives porter des fruits.

Mais le secteur privé a beaucoup investi récemment…
Oui, mais beaucoup plus dans le domaine de la transformation. Côté production, beaucoup est dit mais pour ce qui doit être fait, il reste encore beaucoup de paramètres. Il y a deux paramètres que nous ne maîtrisons pas au niveau du cacao et qui font que les déclarations les plus optimistes peuvent s’avérer être une chimère en définitive: le temps et la pression parasitaire. L’Indonésie a un sérieux problème de pression parasitaire et il faut le prendre en compte. De la même manière qu’en Afrique, le climat dicte beaucoup les productions.
Donc ce n’est pas demain que la production indonésienne passera de 500 000 à un million de tonnes. De la même manière que la production ivoirienne n’atteindra pas 2 millions de tonnes du jour au lendemain. Ce sera le résultat d’une combinaison de paramètres, certains dont nous ne maîtrisons pas les éléments.
Mais c’est déjà une bonne chose que d’avoir une politique nationale bien ciblée avec du matériel de plantation à haut rendement et une politique d’encadrement des jeunes pour qu’ils puissent s’y adonner.

Pensez-vous que les cours du cacao vont continuer à augmenter jusqu’à la fin de la campagne ?
Nous espérons que les cours vont augmenter. Mais pas trop car ce n’est pas bon pour l’autre partie des membres de l’ICCO, les consommateurs. Mais nous sommes optimistes sur les perspectives de prix.
La demande est soutenue sur les marchés traditionnels, sur les marchés émergents mais il existe également une forte politique dans les pays producteurs eux-mêmes pour qu’ils consomment du cacao. C’est cela qui fonde mon optimisme dans l’avenir de l’économie cacaoyère au Cameroun comme ailleurs.

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