Interview Edward George, Ecobank Group : Voir autrement le prix du cacao

 Interview Edward George, Ecobank Group : Voir autrement le prix du cacao

Interview Edward George, Ecobank Group : Voir autrement le prix du cacao

L’Afrique de l’Ouest produit 70% du cacao mondial avec des récoltes record ces deux dernières années, même si sa récolte aurait diminué de 6,6% en 2017/18 avec la Côte d’Ivoire qui produirait 1,9 million de tonnes (Mt) et le Ghana, 800 000 t, indique Edward George, directeur de Ecobank Group Research. Les prix internationaux ont perdu environ un tiers de leur valeur depuis leur pic mi-2016, laissant la Côte d’Ivoire et le Ghana avec des prix garantis au planteur sérieusement déconnectés du marché.

Le Conseil du café cacao (CCC) en Côte d’Ivoire a été le premier à intervenir en avril 2017, à l’ouverture de la campagne intermédiaire 2016/17, réduisant le prix garanti de FCFA 1000 à FCFA 700 le kilo, un niveau qui a été reconduit pour la campagne 2017/18, qui a démarré le 1er octobre 2017.

Quant au Cocobod au Ghana, il a maintenu son prix de 7 600 cedis la tonne. Cependant, compte tenu du taux d’inflation de 12% au Ghana et de la dépréciation du cedi, en termes réels, le prix du cacao au planteur a bel et bien baissé.

Pour CommodAfrica, Edward George livre son analyse sur les réformes en cours dans les deux pays et sur les évolutions possibles des mécanismes de prix afin que les pays puissent capter une plus grande part du prix du produit final. Il faut garder à l’esprit qu’Ecobank finance environ 20% des opérations sur le cacao et la chaîne de valeur en Afrique de l’Ouest.

 

Comment se passe la réforme dans le secteur du cacao en Côte d’Ivoire et au Ghana et quel est l’impact sur le prix des agriculteurs ?

Une chose est claire : le Conseil du café cacao (CCC) en Côte d’Ivoire et le Cocobod au Ghana ont sensiblement amélioré les revenus des agriculteurs. Les prix garantis ont été généreux et seraient effectivement perçus par les producteurs. Les cacaoculteurs ont également amélioré la qualité des fèves parce qu’ils savent qu’ils percevront plus d’argent pour leur cacao.

Mais le problème, bien sûr, c’est la durabilité. La Côte d’Ivoire a baissé ses prix assez tôt tandis que le Ghana a été plus lent à réagir, les laissant d’ailleurs inchangés au démarrage de la campagne 2017/18. Cette année, la CCC a été plus stricte dans l’octroi des licences aux exportateurs, mais la taxe à l’exportation (DUS) et le barème qui est basé sur les coûts de transport suscitent encore des mécontentements. En ce qui concerne le Cocobod, des enquêtes sur des fraudes et mauvaise gestion sont en cours et ont empêché la mise en œuvre de certains programmes. Le Cocobod est également en train de revoir en profondeur sa politique d’intrants, ce qui pourrait entraîner des changements importants dans la façon dont elle dirige le secteur. Au lieu d’exercer un monopole sur la fourniture de matériel de plantation, d’intrants et sur leur distribution, le Cocobod pourrait externaliser certaines fonctions de la chaîne de valeur. Cela pourrait avoir un impact assez positif sur l’efficacité et pourrait réduire le poids financier sur le Cocobod.

Mais il existe un vrai point d’interrogation quant à la viabilité des activités nationales de broyages. De très faibles quantités de cacao et de chocolat sont consommées en Afrique. Par conséquent, pour y développer les broyages, il faut des incitations. Et comment vous structurez ces incitations est le nœud de la question. Actuellement, au Ghana, presque toutes les subventions aux activités de  broyage proviennent de ce que 5 à 8% de la récolte intermédiaire est vendu aux transformateurs à un prix réduit. Mais les volumes de la récolte intermédiaire ne cessent de baisser au Ghana car la récolte principale grossit. Donc, techniquement, la subvention est en train de disparaître.

Pour influer quelque peu sur les cours internationaux, et suite à la déclaration d’Abidjan en avril dernier, la Côte d’Ivoire et le Ghana envisagent de stocker des fèves. Quelle est votre analyse à ce sujet ?

Ce serait un défi majeur relevé que de réussir. Si l’on regarde les précédentes tentatives de constituer des stocks de cacao en Afrique de l’Ouest, on trouve le Nigeria qui a essayé au début des années 2000 d’établir une bourse du cacao. Mais le problème n’a pas été la mise en place de contrats, ni la liquidité sur le marché. Le problème était que lorsque vous aviez acheté un contrat, vous ne saviez pas si les fèves se trouvaient effectivement dans les entrepôts, qu’elles étaient de la bonne qualité, de la bonne taille, etc.
 
Si vous voulez entreposer du cacao dans des stocks stratégiques, il ne faut pas les entreposer pas dans un pays tropical. Parce que vous aurez toujours des problèmes liés au niveau d’humidité, à la moisissure, à l’infestation de ravageurs. En outre, il y a le coût de l’électricité, la sophistication des chaînes de valeur, etc. Cela n’a tout simplement pas de sens. Si vous prévoyez de stocker du cacao durant une longue période, il est préférable de choisir un pays froid comme l’Estonie, les Pays-Bas, le RoyaumeUni.

Mais la Côte d’Ivoire et le Ghana pourraient avoir des entrepôts en Estonie ou ailleurs où il fait froid, tout comme les grandes entreprises ?

Je suis sûr – j’espère – qu’ils le considèrent. Mais je soupçonne que leur vision des stocks stratégiques implique que le cacao soit physiquement dans leur propre pays. Ils doivent donc opter pour une approche beaucoup plus ouverte, d’autant plus que la demande n’est pas en Afrique. La demande de cacao se situe en Europe occidentale et en Amérique du Nord. Donc, c’est là où il doit être stocké. Et quand le marché en a besoin, vous le libérez.

@La Mandarine, Bertrand Boissimon

La Côte d’Ivoire et le Ghana pourraient-ils aller plus loin dans leur utilisation des marchés à terme, les futures ?

Regardons comment les choses fonctionnent actuellement. En Côte d’Ivoire, toute personne titulaire d’une licence peut acheter des fèves de cacao. Mais si vous voulez exporter, vous devez passer par les ventes par anticipation pour obtenir un contrat vous conférant le droit d’exporter un certain volume de fèves pendant une certaine période de la récolte. C’est là qu’il y a eu un problème la saison dernière lorsque plusieurs joueurs juniors ont fait défaut sur leurs contrats après avoir mal évalué le marché ; les prix ont évolué contre eux.

En ce qui concerne le Ghana, il n’y a pas de vente aux enchères de contrats d’exportation, c’est l’intégralité de la chaîne de valeur du cacao qui est liée aux marchés internationaux des futures. Le Cocobod a toujours adopté un modèle plus traditionnel, presque socialiste : l’organisme contrôle toute la chaîne de valeur. Chaque fève ghanéenne est la propriété de Cocobod du moment où elle est vendue – et elle doit être vendue au Cocobod – jusqu’au moment où elle est exportée. Donc, même si vous êtes un broyeur, lorsque vous broyez les fèves au Ghana, le cacao appartient toujours au Cocobod. Le CCC, quant à lui, supervise davantage et la filière cacao est davantage privée et fragmentée.

Quant aux opérations de couverture sur le marché à terme, le Cocobod dispose de sa filiale de commercialisation, Cocoa Marketing Company (CMC), qui se couvre sur les futures comme n’importe quel autre acteur de la chaîne de valeur, que ce soit Cargill, Olam ou encore Barry Callebaut. S’agissant du Cocobod en tant que tel, il s’appuie sur son financement pré-export annuel (PXF, Pre-Export Finance) qui lui permet d’acheter le cacao pendant la campagne. Quant au CCC, étant avant tout un régulateur, il n’a pas besoin de couverture directe.

En définitive, les futures sont-ils le bon endroit pour déterminer le prix du cacao alors que des milliers de personnes en dépendent pour vivre ? Y a-t-il une autre façon de penser le commerce du cacao ?

Je dirais non, parce que l’objectif des futures est d’offrir l’efficacité, la connaissance des prix et de pouvoir déterminer le prix du risque. Cela permet la spéculation, mais c’est essentiel car les spéculateurs fournissent la liquidité. Et souvent, le marché a raison, à l’avance.

Mais en terme de gestion des bonnes incitations aux agriculteurs et aux broyeurs, la question est autre. Je pense que l’analyse du Cocobod et du CCC sur les cacaoculteurs est à peu près la bonne : à ce que je peux voir, le système du prix garanti fonctionne plutôt bien. Mais pour les broyeurs, le modèle de subvention est sous-optimal. En réalité, tous les secteurs de transformation à travers le monde bénéficient d’une subvention sous une forme ou une autre: protection contre d’autres importations, allégements fiscaux, etc. Vous devez mettre en place la bonne incitation afin de ne pas faire péricliter les entreprises. Et si vous ne consommez pas en Afrique de produits issus du cacao, alors vous devez subventionner les broyeurs. Sinon pourquoi le feraient-ils ?

Serait-il logique que la Côte d’Ivoire et le Ghana prennent des participations au capital de sociétés comme Barry Callebaut, Nestlé, etc. afin de capter une partie de cette valeur ajoutée générée en aval ?

Absolument! C’est quelque chose que j’ai déjà suggéré aux grandes maisons de négoce et aux acheteurs. S’ils travaillent avec une coopérative, pourquoi, à la fin de chaque année, ne leur distribuent-ils pas des actions de leurs sociétés ? Parce que si toute la valeur est en fin de chaîne, là où se situe la consommation, alors les agriculteurs devraient essayer d’obtenir une part de ce bénéfice. C’est la logique même !

C’est une bonne idée. Nous devons donner aux agriculteurs une plus grande part de la barre de chocolat : actuellement, sur une tablette de 18 morceaux, l’agriculteur en obtient 2. Aujourd’hui, la plus grande part du coût d’une barre de chocolat provient de la recherche & développement, du marketing. Car c’est un marché très concurrentiel et la majeure partie de la consommation se fait en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord. La réalité est que nous n’allons pas créer un marché majeur de tablettes de chocolat pour les Africains. Donc, si nous voulons qu’ils obtiennent quelques morceaux de plus, nous devons les prendre en fin de la chaîne de valeur.

@La Mandarine, Bertrand Boissimon

La Côte d’Ivoire et le Ghana semblent l’envisager….

Ils devraient alors persévérer. Dans le passé, il y a eu des problèmes liés à la propriété, aux entités patrimoniales mais aussi à la fierté. L’Afrique de l’Ouest veut être considérée comme autonome, pouvoir contrôler l’industrie du cacao et donc vouloir produire son propre chocolat, broyer ses propres fèves, etc. Mais peut-être devons-nous être plus pragmatique et reconnaître que si les Africains ne consomment pas du chocolat, alors essayons d’obtenir une part du bénéfice là où il y a véritablement une consommation.
 
Combien d’années pensez-vous qu’il faudra pour voir l’Afrique de l’Ouest manger du chocolat ? Des programmes sont en cours pour que les enfants à l’école en consomment …

Au Ghana et en Côte d’Ivoire, de nombreux enfants mangent du chocolat à tartiner sur du pain ou des toasts le matin, certains boivent du chocolat au lait. C’est assez courant.

Mais il doit y avoir un changement radical et mettre l’accent sur le développement de nouveaux produits adaptés au goût africain. Par exemple, le chocolat au lait fond sous les climats tropicaux. Alors, oublions le chocolat au lait ! Avec les fèves de cacao, vous pouvez faire des soupes épicées, des biscuits, des gâteaux, tout ce qui correspond aux habitudes alimentaires africaines. Combien de grands-mères africaines vivant dans leur village ont une excellente recette locale que personne ne connaît ? Parce que si les produits du cacao correspondent aux habitudes alimentaires des Africains, ils commenceront à en consommer. Pour moi, il faut cesser de se focaliser sur le chocolat et faire quelque chose de totalement différent. On peut même pousser à la consommation de cacao en le présentant comme un aliment santé car les graisses dans les fèves de cacao sont connues pour être meilleures que d’autres types de graisses comme l’huile de palme.

Si les Africains commencent à consommer davantage leur propre cacao, ils auront un poids sur le marché. Regardez l’Éthiopie et le café : c’est le plus grand producteur de café en Afrique, de haute qualité, mais ce n’est pas le plus gros exportateur car le pays consomme entre 40% et 50% de son propre café. On peut imaginer que la Côte d’Ivoire dise : nous consommons environ 300 000 tonnes de cacao, donc vous ne pouvez exporter que tant. Il s’agit d’exercer une force de marché et pas seulement d’accepter n’importe quel prix proposé.

La Côte d’Ivoire et le Ghana devraient-ils avoir peur que d’autres producteurs se développent, en Amérique latine par exemple ?

En réalité, je surveille de près ce qui se passe en Équateur et au Pérou. Leur modèle de plantation est fascinant. Si l’Amérique latine peut faire du volume et atteindre des rendements de 1,5 ou 2 t/ha, l’Afrique de l’Ouest perdra son avantage en tant que producteur de masse de fèves brutes. Et cela pourrait affecter l’ensemble du modèle de production de cacao dans la région.

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