11 février 2016 - 12:45 |

La Banque africaine de développement sur le chemin de révolutionner l'agriculture en Afrique

Dans une interview exclusive à CommodAfrica, Chiji Ojukwu, directeur du département Agriculture et agro-industrie à la Banque africaine de développement (BAD), fait état du nouveau défi, colossal, lancé par son tout nouveau président Akinwumi Adesina : l'agriculture en Afrique doit passer à la vitesse supérieure et pour ce faire les gros acteurs doivent entrer en scène pour que chacun, dont les petits agriculteurs, en bénéficie. Agropoles, banques agricoles, motivation de la jeunesse, synergie entre petits et gros acteurs agricoles, triplement des prêts de la BAD, restructuration du département Agriculture de la Banque, l'heure a sonné pour de grands changements dans l'agriculture en Afrique.

 

Depuis que votre nouveau président, Akinwumi Adesina, a pris ses fonctions le 1er septembre 2015 après avoir été ministre de l'Agriculture au Nigeria, les choses ont-elles changé dans votre département de l'Agriculture et de l'agro-industrie à la Banque africaine de développement ?

Suite à l'élection du président Akinwumi Adesina, une des priorités est l'agriculture. Sa vision est résumée dans ce qu'on appelle les "High Fives", les "Cinq Grande priorités", cinq domaines sur lesquels il veut se concentrer. Une de ses 5 Priorités est nourrir l'Afrique ce qui implique à la base d'avoir un focus renouvelé sur l'agriculture et l'agrobusiness, la seconde est sur l'énergie en Afrique ("Power Africa"), la troisième porte sur l'industrialisation de l'Afrique car le continent est doté de vastes ressources naturelles mais qui ne sont pas pleinement mises en valeur, la quatrième est l'intégration de l'Afrique et s'assurer que les questions de commerce, de développement de nos corridors, de tarifs et d'autres défis à notre intégration économique soient adressées. La dernière est l'amélioration du bien-être des Africains ce qui comprend s'attaquer aux questions de malnutrition, de développement des talents, de santé, etc. Ce sont les cinq priorités du président Adesina sur les 5 à 10 prochaines années.

"$ 35 milliards d'importations alimentaires par an"

S'agissant de nourrir l'Afrique, en octobre 2015, le président Adesina a organisé une conférence à haut niveau à Dakar où étaient présents les ministres de l'Agriculture, des Finances, du Commerce  et de nombreuses autres parties prenantes. La conférence a adopté un plan d'action en 18 points d'action tendant à renforcer les bonnes pratiques et à catalyser des financements qui propulseront la transformation de l'agriculture pour une prospérité partagée.  Ces 10 prochaines années, les objectifs sont multiples parmi lesquels : l'éradication de la pauvreté, de la faim et de la malnutrition sur l'ensemble de l'Afrique, la réduction des importations de produits alimentaires qui représentent plus de $ 35 chaque année. Dr. Adesina veut aussi que l'Afrique devienne un exportateur net au lieu d'un importateur net de nourriture. Et, bien sur, il veut mener l'Afrique au plus haut des chaînes de valeur.

Depuis Dakar, nous sommes en contact continu avec plusieurs pays qui ont demandé notre assistance afin de développer leur agenda national pour la transformation de leur agriculture. Un des initiatives phares en cours de développement pour atteindre ceci est d'attirer davantage de jeunes à s'engager dans l'agriculture.

La BAD a toujours œuvrer au développement de l'agriculture. Alors pourquoi la politique actuelle marcherait-elle davantage?

Deux choses. Le premier est que, par le passé, nous n'avons pas traiter de la question agricole à grande échelle. Nos interventions dans l'agriculture étaient à petite échelle, sans l'investissement nécessaire pour provoquer un changement visible et à long terme. Les investissements provenant du secteur public sont grossièrement inadéquats. Cet  agenda pour la transformation veillera à ce que la question agricole soit prise à bonne échelle. Nous ne parlons plus de petits business mais de gros business dans plusieurs pays, de gros investissements, le type d'agenda pour la transformation qui a été mis en place au Nigeria et dans quelques autres pays, et qui a aidé à apporter des changements notables. Nous allons exploiter toutes les meilleures pratiques agricoles existantes et qui puissent être mises en œuvre, nous allons les développer  à grande échelle et les reproduire dans un certain nombre de pays.

La deuxième chose qui changera est de recourir à des mécanismes de financement innovants. Le financement a toujours été un problème. Par conséquent, nous allons catalyser  à partir du secteur privé, des fonds de pension  et souverains ainsi que d'autres sources pour prêter de façon innovante à l'agriculture. Nous allons nous assurer que l'investissement dans l'agriculture est réel et pas seulement sur le papier.

Tripler les prêts à l'agriculture

Quel est le niveau de financement de la BAD dans l'agriculture ?

Au cours des 5 dernières années, la moyenne de notre niveau de prêts au secteur agricole a été d'environ $ 612 millions. Notre objectif est de tripler ceci au cours des cinq prochaines années. Mais ceci est essentiellement de la mise de fond car l'idée est d'utiliser ces prêts pour lever 5 à 10 fois plus auprès du secteur privé.

Cette politique signale-t-elle la fin du focus sur la petite agriculture? Est-ce la porte ouverte à une agriculture plus intensive, moderne et à grande échelle?

Il est impossible que nous mettions de côté la petite agriculture en Afrique car cela représente toujours une part significative de la production agricole. Mais, parallèlement, nous ne voulons pas limiter notre assistance à la petite agriculture. Nous voulons également inclure les gros acteurs qui pourront catalyser la transformation.

Une partie de l'Accord de Dakar porte sur le fait d'avoir des prêts affirmés ("affirmative lending") pour soutenir spécifiquement les petits agriculteurs. L'idée est d'inciter les banques centrales  à rendre disponibles des ressources à des taux d'intérêt à un chiffre avec une longue maturité, ce qui soutiendra la petite agriculture.

Par conséquent, l'accent sur la petite agriculture demeure. Mais, parallèlement, nous voulons faire entrer en scène les gros acteurs qui peuvent fournir des investissements dont les petits agriculteurs bénéficieront. Car si nous n'avons pas d'entrepreneurs qui s'engagent dans de l'agrobusiness à grande échelle, qui construisent de grosses infrastructures, qui apportent des financements massifs, les petits agriculteurs auront aussi, sans doute, accès à des marchés étroits pour leurs production. Donc vous avez besoin que les gros acteurs travaillent avec les petits fermiers afin que ces petits fermiers puissent en bénéficier en terme de marchés, de technologies, d'accès aux financements et puissent transformer et créer de la valeur ajoutée à leur production.

Faire entrer les agroindustriels

Lorsque vous parlez de gros acteurs, vous voulez parler de grandes entreprises agro-industrielles ?

Les grandes entreprises agro-industrielles seraient encouragées à participer à ce que nous appelons les agropoles. Nous développons des agropoles et des zones de transformation agricoles dans un certain nombre de pays dans le cadre d'une approche intégrée de l'agriculture et de l'agrobusiness, qui englobe la production de petites fermiers, des infrastructures comme la production d'eau, les routes, les entrepôts, l'énergie, et soutenir tout ceci en faisant entrer des investisseurs qui pourront acheter les produits et leur apporter de la valeur ajoutée.

En Afrique de l'Ouest, ces agropoles se développent où ?

En Afrique de l'Ouest, un certain nombre de pays ont déjà des agropoles. Mais nous voulons les porter à une plus grande échelle. Le Sénégal a des agropoles surtout impliqués dans le riz et donc nous devons travailler avec eux afin d'étendre la production rizicole et sa transformation. La Côte d'Ivoire est également très impliquée dans ce concept : ils ont démarré de petits agropoles mais à la suite de Dakar, nous voulons accroître le nombre d'agropoles. Le riz y est aussi un important dossier : la production a doublé de 400 000 tonnes à 800 000 t au cours des deux dernières années en Côte d'Ivoire et la demande est d'environ 2 millions de tonnes. Donc il y a un grand écart. A travers ces agropoles et en ciblant ceux produisant du riz, nous soutiendront aussi la Côte d'Ivoire.

Au Nigeria, nous apportons déjà notre soutien à 4 zones de cultures vivrières, avec quelque $ 150 millions. On devrait en ajouter 4 ou 5 autres avec environ $ 200 millions et sommes en discussion sur ce point avec le gouvernement du Nigeria.

Et d'autres sont à venir. En mars 2016, nous allons organiser à Abidjan un atelier sur les agropoles qui rassemblera des pays qui sont déjà bien avancés sur ce concept comme le Maroc et des pays qui veulent investir dans cette approche par les agropoles. Cet évènement offrira une opportunité pour un partage d'expériences et la Banque africaine de développement aidera à co-développer ces programmes dans ces pays.

Les agropoles, une des solutions

Le foncier est un grand problème en Afrique. Ces agropoles sont-ils une façon d'aborder le problème?

Bien sur, on doit rassembler des terres pour réellement développer un agropole. Une partie du Plan d'Action de Dakar ne porte pas juste sur l'investissement, mais sur les réformes pour s'assurer que de la terre est disponible. Non seulement pour les agriculteurs existants mais aussi pour les nouveaux, dont le programme pour  les jeunes. Les gouvernements doivent s'assurer que de la terre est disponible pour les jeunes. Ainsi, une partie de nos discussions  portera sur les réformes à mener à travers le continent sur la question foncière afin de s'assurer que de la terre est disponible pour ceux qui veulent cultiver, et surtout pour ceux qui veulent en faire un business.

Donc les agropoles seront une façon de rendre disponible la terre. Au lieu que ces terres soient fragmentées, il y aura un niveau d'agrégation.

Quelle taille ont  ces agropoles?

Cela dépend des pays. Certains sont grands, d'autres petits. Ils sont configurés autour des matières premières. Par exemple, au Nord du Nigeria, la production de viande peut couvrir 5 à 6 Etats. Ainsi, un agropole spécialisé dans la production de viande peut véritablement couvrir un espace très important. La production de maïs peut aussi couvrir 2 à 3 Etats au Nigeria.

Une autre difficulté dans l'agriculture est le taux élevé des crédits bancaires. Que compte faire la BAD à ce sujet?

C'est pourquoi nous parlons de mécanismes de financements innovants car la situation actuelle du crédit constitue davantage une contrainte qu'un facilitateur au financement de l'agriculture et ce n'est pas durable : les agriculteurs n'ont pas accès au crédit et les banques n'ont pas la volonté de financer l'agriculture. Nous devons changer ceci. Souvent, elles craignent les risques liés à l'agriculture, ce qui est souvent perçu ainsi, et de ce fait les banques commerciales ont tendance à prêter aux agriculteurs à des taux qu'ils ne peuvent pas payer. Par conséquent, si les banques centrales devaient prêter aux petits agriculteurs, ce devrait être à un taux d'intérêt à un chiffre. C'est ce que nous prônons.

Deuxièmement, nous développons une facilité de partage des risques dans plusieurs pays et au niveau continental. Nous sommes en discussion sur une avec le soutien de la KfW, la banque de développement allemande, et nous faisons tout pour que les taux soient à des niveaux permettant aux agriculteurs et aux jeunes d'emprunter, de rembourser et de dégager des bénéfices.

Créer des banques agricoles là où c'est possible

La BAD envisage-t-elle de créer sa propre banque agricole?

Non, la Banque africaine de développement ne peut pas développer sa propre banque agricole car les pays sont en train de développer leurs propres établissements. Un des éléments du Plan d'Action de Dakar est que la Banque africaine de développement soutienne, là où c'est possible (et ce n'est pas vrai de chaque pays, nous devons nous assurer qu'il existe un marché, les volumes, le business), des banques agricoles nationales ou la réforme d'existantes afin de les aider à mieux performer.

Par exemple, le Malawi nous a sollicité afin de les aider à en créer une. Nous avons fourni une étude de faisabilité pour s'assurer de la viabilité du projet, et si le retour est positif, nous fournirons les ressources afin qu'elle soit opérationnelle. La Tanzanie a également demandé notre assistance. Le Nigeria a déjà une banque agricole, mais elle ne fonctionne pas bien. Nous les aidons à renforcer l'institution et par la suite nous verrons comment les soutenir avec des ressources pour, qu'à son tour, elle prête aux fermiers.

La Côte d'Ivoire a-t-elle ce genre de projet ?

Ils ne nous ont pas approché ; sans doute cela fera-t-il partie du dialogue que nous aurons avec eux. Le Ghana, bien sur, a une très grande banque qui répond à la demande.

Lorsque le président de la BAD parle de l'Afrique nourrissant l'Afrique, ceci implique-t-il de mettre en place un certain protectionnisme à l'égard des importations agricoles?

Clairement, ceci ne fait pas partie du débat. Je ne pense pas que la banque fasse quoi que ce soit pour déstructurer le marché. La Banque travaillera avec d'autres pour aider à créer un environnement favorable à rendre nos produits compétitifs en terme de qualité pour faciliter leur commercialisation sur le marché européen et sur d'autres. Car on ne peut pas produire des articles de qualité médiocre et s'attendre à être protégé. Nous poussons à faire de la qualité afin que nos produits soient plus concurrentiels, tant sur les marchés nationaux qu'à l'international.

Donc l'accent serait davantage mis sur des cultures pour nourrir l'Afrique qu'à exporter?

Non, les exportations en feraient partie car l'objectif est que l'Afrique devienne un explorateur net plutôt que l'importateur net qu'elle est aujourd'hui. Premièrement, nous devons répondre à notre demande nationale afin d'aider les agriculteurs à créer plus de richesse et devenir plus prospère ; les opportunités à l'export seront exploitées.

Le département Agriculture à la BAD amené à évoluer

Pour conclure, je reviens à ma première question : dans votre département à la banque, les choses ont-elles changé?

Nous sommes plus occupés qu'avant . Un grand nombre de notre staff est très actif sur le terrain, discutant avec les gouvernements, s'assurant que nous remplirons nos engagements à l'égard des différents points du Plan d'action de Dakar. Nos volumes de prêts cette année vont augmenter  et nous proposerons davantage de programmes au Conseil.

Deuxièmement, suite à la Conférence de Dakar sur l'agriculture et l'agro-industrie, nous avons recours  aux services d'une société de consultants internationaux reconnue pour préparer la Stratégie pour la transformation de l'agriculture en Afrique. La Banque avec ses partenaires joueront un rôle majeur dans son élaboration et sa mise en œuvre. Elle sera lancée officiellement lors de notre réunion annuelle en mai à Lusaka, en Zambie.

Lorsque cette stratégie sera élaborée, il est probable que la configuration du Département de l'Agriculture de la Banque changera. Le Président travaille à la restructuration de la Banque dans son ensemble et il est probable que le statut du Département de l'Agriculture sera revu afin d'être en mesure de mener complètement l'agenda continental de la transformation de l'agriculture.

 

Sur l'appel à de grands changements dans l'agriculture en Afrique, lire aussi l'interview de Jean-Marc Anga, directeur exécutif de l'Organisation internationale du cacao

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