31 mai 2021 - 12:21 |

Levée de boucliers contre le projet de port de pêche chinois en Sierra Leone mais mutisme de la Cedeao, des gouvernements et bailleurs

Mi-mai, devant l'Assemblée nationale, le président Julius Maada Bio faisait part aux parlementaires de Sierra Leone d’un accord entre le gouvernement et la Chine pour construire un port de pêche. Pékin inscrit cette initiative dans le cadre son projet des nouvelles routes de la soie.

Un investissement de $ 55 millions qui se déploiera sur 100 hectares (ha) de plages et de forêts tropicales protégées et qui suscite une levée de boucliers depuis le début du mois de mai, tout d’abord des propriétaires côtiers regroupés au sein du Black Johnson Land Owners Group, puis relayée par les protecteurs de la nature et autres activistes locaux et du monde entier qui voient en ce projet « une catastrophe humaine et un désastre écologique ».

Le ministère sierra-léonais de la Pêche a confirmé que l’accord avait bien été passé mais a nié qu’une usine de fabrication de tourteaux de poisson serait construite ; il a affirmé que la seule activité serait l’exportation de poissons comme tout autre port de pêche, a rapporté hier Reuters. D'ailleurs, dans le discours au parlementaires mi-mai, le président sierra-léonais avait évoqué "un port de pêche et ses structures auxiliaires". De son côté, le ministère avait déclaré que ce lieu était l’endroit le plus adéquate pour construire ce port et avait annoncé avoir affecté une enveloppe de 13,76 milliards de leones (€ 1,1 million) pour dédommager les propriétaires impactés, selon The Guardian.

Au-delà des propriétaires côtiers, les adversaires au projet rappellent que la plage de Black Johnson jouxte le parc national de Western Area Peninsula où se trouvent des espèces en danger comme des antilopes ou encore des pangolins et autres espèces protégées.

Des eaux parmi les plus poissonneuses au monde

Les deux groupes activistes Institute for Legal Research and Advocacy for Justice (ILRA) ainsi que Namati Sierra Leone ont demandé au gouvernement une étude d’impact environnemental et social. Des organisations qui se lèvent contre ce projet, rejointes depuis par de nombreuses autres dont, vendredi, Greenpeace. Aliou Ba, conseiller politique de Greennpeace Afrique, déclare que « les investissements projetés en Sierra Leone ne profiteront pas au pays mais plutôt aux Chinois, avec pour conséquences la destruction de la pêche en Sierra Leone. Alors que de nombreux stocks de poissons en Afrique de l’Ouest sont déjà dans un état de surexploitation, la flotte chinoise hauturière va amplifier la situation critique. »

Hier, l’ambassade de Chine à Freetown a défendu son projet, estimant que le risque écologique n’était pas fondé et précisant que le projet était, après tout, celui de la Sierra Leone et non de la Chine. Le conseiller commercial de l’ambassade de Chine, Du Zijun a lui aussi précisé qu’il s’agit de la construction d’un port et non d’une usine de tourteaux de poisson.

Rappelons que les eaux au large de la Sierra Leone comme des autres pays de la région sont très poissonneuses et riches en diversité. Quelque 37 espèces ont été classées en voie d’extinction et 14 autres seraient « presque menacées » de l’Angola à la Mauritanie, selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Des eaux en Afrique de l’Ouest qui attirent les activités de pêche étrangères parce qu’elles « comptent parmi les plus poissonneuses du monde » tandis que les ressources diminuent rapidement, note à son tour Greenpeace. Parmi les poissons en voie de disparition figurent les osteichthyes, ou poissons osseux, qui comptent 1 288 espèces, présentes en majorité dans les eaux de la côte ouest-africaine ; la sardine de Madère est surpêchée en Afrique occidentale et centrale, selon l’UICN.

En outre est-il souligné, la création d’une usine de tourteaux de poisson va réduire l’approvisionnement en poissons pour la consommation locale.

La flotte chinoise est la plus importante au monde

Au-delà de la Sierra-Leone, nombreux sont ceux qui s’inquiètent et dénoncent depuis longtemps la pêche excessive et croissante. Selon une étude datée de 2020 de l’Overseas Development Institute britannique, 518 navires chinois battent pavillon africain car de nombreux pays réservent le droit de pêche aux navires enregistrés localement ; des pays où la règlementation de la pêche est souvent plus souple qu’ailleurs ce qui aide à contourner les réglementations protectrices internationales. Si des navires européens et russes pêchent aussi au large de l’Afrique, « la Chine a la plus grande flotte au monde, avec plus de 16 000 navires en mesure de pratique la pêche hauturière ». Selon Steve Trent, fondateur et directeur exécutif de la Fondation pour la justice environnementale, « certaines estimations indiquent que plus de la moitié des captures totales faites par des navires chinois sont effectuées en Afrique de l’Ouest, surtout par chalutage démersal (de fond), une pratique particulièrement destructrice pour la pêche. »

A titre de comparaison, l’Union européenne et les Etats-Unis comptent moins de 300 navires opérant au-delà de leurs propres eaux. Ces navires obtiennent des autorisations de pêcher ailleurs dans le cadre d’accords de pêche gouvernementaux bilatéraux mais très souvent contestées par de nombreux groupes activistes comme détruisant l’environnement, incitant à la surpêche et privant les populations locales de nourriture et de revenus.

Malheureusement, l’histoire d’une pêche destructrice et très inégalitaire n’est pas un fait nouveau. Selon Dyhia Belhabib, chercheuse à l’Université de la Colombie-Britannique, au Canada, « Les bateaux en provenance de Chine et d’Europe ont effectué des pêches d’une valeur de $ 8,3 milliards de 2000 à 2010 dans la région [d’Afrique de l’Ouest]. Seulement $ 0,5 milliard ont été reversés dans les économies locales. » Une quantité supplémentaire de poissons d’une valeur de 2 milliards de dollars est « soit soustraite sans le consentement préalable des gouvernements locaux, soit jamais déclarée en raison d’une pêche INN», lit-on sur un.org.

Face à tout cela, on n'entend guère la Cedeao, l'Union Africaine... On n'entend pas, non plus, les bailleurs de fonds qui pourtant n'ont à la bouche que la protection de la nature lorsqu'il s'agit de projets en Afrique de l'Ouest. Surtout, on n'entend pas les gouvernements ouest-africains qui, pourtant, savent bien décliner protection de la nature et respect de l'environnement quand il faut aller chercher auprès de bailleurs "vertueux" des millions pour des projets ...

 

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