25 janvier 2021 - 16:37 |

Faire de la Côte d'Ivoire la première "origine cacao durable" : le détail de la politique de l'Union européenne

Une réunion de haut niveau sur la problématique du cacao durable s’est tenue vendredi à Abidjan, organisée conjointement par le gouvernement de Côte d’Ivoire et l’Union européenne (UE). Pourquoi ces deux acteurs ? Tout simplement parce que la Côte d’Ivoire est le premier producteur de cacao au monde avec plus de deux millions de tonnes (Mt) ou 42% de la production mondiale, « soit tout de même deux fois et demi de plus que le Ghana », a rappelé l’ambassadeur de l’UE à Abidjan, Jobst von Kirchmann. L’UE est le premier acheteur de la Côte d’Ivoire, destinataire de 67% de son cacao, suivie par  les Etats-Unis, le Canada et l’Indonésie et, pour une toute petite partie, la Chine.

« De cette réalité économique découle une relation d’intérêts mutuels que les deux partenaires [Côte d’Ivoire et US] veulent voir perdurer », indique le communiqué. Toutefois, « la production cacaoyère en Côte d’Ivoire est confrontée à trois défis majeurs que sont la déforestation, l’amélioration des revenus des producteurs et le phénomène du travail des enfants dans la culture du cacao», rappelle Jobst von Kirchmann.

Ces défis ne sont pas nouveaux et s’y attaquer ne l’est pas non plus, tant côtés ivoirien qu’européen, voire des entreprises privées qui interviennent dans cette filière cacao. Toutefois, le degré d’urgence s’accélère face aux défis climatiques et leurs conséquence environnementales mais aussi de plus en plus sanitaires, mais aussi parce que les consommateurs ont relevé leur degré d’exigence en termes de durabilité des produits qu’ils achètent et que l’UE a aussi, plus que jamais, inscrits ces questions en priorité dans son agenda que ce soit sur le cacao et d’autres produits.

La Côte d’Ivoire fusionne ses stratégies

L’importance de ces trois problématiques pour la Côte d'Ivoire -dont le cacao représente 15% du PIB et 6 millions d’emplois- n’est pas non plus à démontrer comme en témoignent les actions engagées depuis des années maintenant notamment à travers la mise en place du Conseil national de surveillance des actions de lutte contre la traite, l'exploitation et le travail des enfants (CNS) présidée par la Première Dame Dominique Ouattara  ; le Comité interministériel de lutte contre la traite, l'exploitation et le travail des enfants (CIM) ; le différentiel de revenu décent (DRD ou LID en anglais) conjointement avec le Ghana ; l’élaboration d’une stratégie forestière.

« Il s’agit maintenant d’intégrer l’ensemble de ces dimensions dans une stratégie globale », précise encore le communiqué. Pour ce faire, le gouvernement ivoirien a entrepris l’élaboration d’un Livre blanc pour dresser un état des lieux des législations ivoiriennes pertinentes, du programme d’actions de l’Etat et des parties prenantes, des moyens mobilisés et à mobiliser ainsi que des résultats atteints et des perspectives.

Côté Europe, « on est les plus grands consommateurs de cacao au monde et l’Allemagne le plus gros consommateur à l’intérieur de l’UE, les Pays-Bas le premier pays importateur, et avec la Belgique et l’Allemagne les plus grands transformateurs : en Belgique, à Bruxelles, se trouve la plus grande usine de chocolat au monde ! », rappelle Jobst von Kirchmann.

Pour bien comprendre où en est et où veut aboutir l’Europe, CommodAfrica reprend ci-dessous la quasi intégralité de l’intervention de Jobst von Kirchmann vendredi lors de la conférence.

L’UE et la Côte d’Ivoire veulent la même chose

« Nos consommateurs sont attachés à cette idée de vouloir manger des produits qui viennent d’une filière durable, d’une production durable, et cela a trouvé son chemin via les élections, via les pressions politiques au Parlement européen, dans les Etats membres et aujourd’hui à la commission européenne. Ces sujets sont des préoccupations européennes actuelles. Notre présidente a d’ailleurs dit que sous sa présidence, il y a une tolérance zéro par rapport au travail des enfants. On a aussi une stratégie pour la protection des forêts au niveau mondial et on est attaché aux ODD.

"Donc ces trois sujets sont des priorités pour la Côte d‘Ivoire mais aussi pour l’UE. Il ne faut donc pas être étonné qu’on ait le même agenda et qu’on veut y aller main dans la main. C’est compatible et c’est complémentaire. On veut la même chose. C’est un très bon point de départ pour un vrai partenariat.

"Quelles sont les réponses à ces trois défis ? Si on veut lutter contre la déforestation, il faut arriver à la durabilité environnementale ; si on veut lutter contre la pauvreté, il faut arriver à une durabilité économique ; si on veut une durabilité sociale, il faut lutter contre le travail des enfants."

Les réponses de l’UE

"Les réponses de l’UE sont multiples.La première ce sont les mesures réglementaires. Il y a un règlement en préparation qui vise à interdire des produits qui contribuent concrètement à la déforestation. Il n’y a pas seulement le cacao mais aussi l’huile de palme, l’anacarde, l’hévéa, etc.

"Il y a une deuxième législation qui est en préparation qui est une législation contraignante pour le secteur privé, visant à rendre obligatoire le devoir de vigilance, ce qu’on appelle en anglais 'due diligence'. Parmi les droits fondamentaux figurent les droits des enfants et le travail décent.

"Le Parlement européen a fait un rapport d’où il ressort les grandes lignes de ce que pourrait être ce futur règlement et la Commission européenne a fait une consultation. Habituellement, lorsqu’on fait une consultation sur un acte législatif, on reçoit mille ou deux mille contributions. Ici, on a reçu 1,2 million de contributions ce qui montre l’intérêt politique qui existe en Europe pour ce type de règlement. C’est extraordinaire ! C’est la deuxième plus grande consultation qu’on n’ait jamais faite pour les actes législatifs.

"La deuxième législation est actuellement en consultation et se terminera le 8 février 2021. Ensuite aura lieu, là encore, l’étude d’impact. Pourquoi ? Parce qu’il faut bien réfléchir sur ce qu’on prend comme critères pour ces règlements. Si on parle de la déforestation, de quoi parle-t-on ? Le Parlement européen a proposé comme date limite pour le calcul que ce soit le 1er janvier 2008 : tout le cacao produit dans un endroit qui était de facto une forêt en 2008 ne pourrait pas être importé dans l’UE. C’est peut-être trop radical, on ne sait pas. C’est pourquoi la Commission européenne fait une étude d’impact. Tous les critères de traçabilité vont être mis en place ces prochains mois, c’est pourquoi il y a cette étude d’impact."

Les consommateurs européens, passionnés par ce dossier cacao, mettent la pression

"En décembre, lors d’une réunion avec certains d’entre vous et le Premier ministre de Côte d’Ivoire, vous m’avez demandé pour quand seraient ces règlements. J’avais demandé à notre siège qui m’a dit que la proposition pourrait être pour 2022. Suite à la consultation qui a recueilli 1,2 million de propositions, l’agenda est avancé. La Commission européenne va mettre une proposition législative en place et la présenter au Conseil et au Parlement durant l’été 2021, donc dans quelques mois... Ça va donc beaucoup plus vite que ce que je pensais il y a quelques mois encore. Mais l’étude d’impact va montrer les critères.

"Il y a aussi d’autres actions au niveau de l’Europe. La première est l’Initiative cacao durable de l’Union européenne. C’est un peu la même chose que ce qui est fait ici en Côte d‘Ivoire mais au niveau de Bruxelles, avec pour partenaires la Côte d‘Ivoire mais aussi le Ghana et qui regroupe aussi le secteur privé, la société civile, les pays concernés et les services. Et c’est toujours sur les mêmes trois défis : travail des enfants, déforestation et pauvreté.

[…] "Il existe aussi l’initiative « Team Europe » car de nombreuses actions sont faites par les Etats membres et pas nécessairement par l’UE ou sont faites par la Banque d’investissement européen ou des agence s comme l’AFD, KfW, GIZ, etc. Donc ça regroupe plusieurs acteurs et je pense aussi le secteur rivé européen. Car le secteur privé s’est manifesté pour dire qu’il voulait aussi jouer un rôle actif. C’est ce qui fait un « Team Europe » et j’espère que cela va aussi inciter d’autres partenaires -et je regarde la Banque mondiale présente ici comme l’ambassadeur des Etats-Unis, de la Suisse, du canada, l’ONU - de s’inscrire dans la même logique. Il sera important de travailler ensemble sur ces mêmes axes.

Le plus grand projet de l’UE en Côte d’Ivoire : Team Europe-Cacao Durable

"Que va-t-il se passer après la mise en œuvre ? C’est un grand projet donc il ne va pas démarrer demain mais en 2022. Il faut tout préparer ; pour nous c’est aussi la nouvelle programmation c’est-à-dire de l’argent qui va venir au fur et à mesure. Pour un projet comme « Team Europe - cacao durable », on parle de centaines de millions d’euros. C’est un très grand projet d’ailleurs le plus grand que nous allons avoir ici en Côte d‘Ivoire sur les années à venir. Au niveau de la seule BEI, la demande qui a été faite par le ministère des Eaux et forêts est de € 900 millions pour soutenir la stratégie forestière. Ce sont des sommes considérables.

"Une partie de l’argent ira en appui budgétaire au pays pour soutenir notamment des stratégies existantes de cacao durable. Mais, après, je peux imaginer travailler avec le secteur privé. La BEI peut faire des prêts à long terme. Il existe aussi d’autres possibilités comme ce qui existe déjà sous forme de jumelages en matière de formation, comme des Ivoiriens qui viennent en Belgique pour avoir une formation dans le chocolat.

"La question qui se pose est la suivante : si ça démarre en 2022, que fait-on maintenant ? Comme on savait que cela prendrait du temps, on a déjà assuré ici une partie des fonds. On a assuré déjà € 25 millions dont € 10 millions pour un appui budgétaire au gouvernement, précisément pour accompagner ces efforts de stratégie nationale, de Livre Blanc notamment. Mais il s‘agit aussi de créer des facilités qui permettent, par exemple, à tout moment d’avoir une assistance technique ou une analyse plus poussée, par exemple, de la traçabilité avec des systèmes satellitaires ; on a notre Joint Research Center qui a mis en place une facilité. Donc on peut commencer immédiatement puis on démarrera l’Initiative « Team Europe » après.

"L’autre chose qu’on commence immédiatement, c’est ce dialogue qu’on voit aujourd’hui. Mais en deux heures de temps, on ne peut pas discuter de l’ensemble des points. Pour parler en détail d’un règlement, il faut du temps. Donc on a mis en place cinq groupes de travail qui vont démarrer en février et qui permettront justement de discuter beaucoup plus en détail les différents sujets. C’est bénéfique pour le gouvernement car cela permet d’avoir des données supplémentaires et c’est bénéfique aussi pour nous pour connaitre la position ici, en Côte d’Ivoire.

"Je reste convaincu que si on gère bien ce dialogue, si on gère bien ces initiatives, on parviendra à ce qu’on veut : que les exportations de cacao de la Côte d’Ivoire vers l’UE s’accroissent beaucoup plus car c’est un secteur important pour la Côte d’Ivoire et pour l’UE. Nous voulons un partenariat gagnant-gagnant en attaquant ensemble les trois sujets mentionnés parce que cela pourrait faire de la Côte d’Ivoire le premier pays au monde qui aurait un label « production cacao durable ». Ce serait un avantage énorme sur le marché aujourd’hui. »

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